Convaincue que « l’architecture peut changer le monde », Corine Mermillod s’engage depuis ses débuts sur des voies pionnières et transformatrices, en contribuant à la régénération de l’architecture vernaculaire dans le sud du Maroc et en Afghanistan. En œuvrant au sein de plusieurs ONGs pour le développement des capacités des communautés locales, elle participe à l’évolution du rôle de l’architecte. Après avoir enseigné à diverses communautés professionnelles à travers le monde pendant plus de 15 ans, elle fonde ARCHIDOERS, atelier d’architecture à Annecy et en Suisse Romande spécialisé en accompagnement de projets à impact et créations à vocation régénérative pour le territoire. Dans sa conférence, elle présente essentiellement une mission « architectes de l’urgence », réalisée en coopération avec Acted dans laquelle elle a réalisé le diagnostic post-sismique, la conception des « shelters », et les recommandations techniques pour la résistance aux séismes. Cette mission a été menée en coopération avec Marc Moulins pour le village de Narhin et Simone Dufour pour le village de Shamali.
Synthèse réalisée par Léona Gourgeon dans le cadre d’un stage au LHAC avec Emeline Curien, sur la base de la conférence tenue à l’ENSA-Nancy le 7 Avril 2025.
Dans cette conférence, Corine Mermillod propose de questionner les enjeux et les défis propres aux situations d’urgence, en s’appuyant sur les missions qu’elle a pu réaliser avec ses collègues des Architectes de l’Urgence entre mai et octobre 2002 en Afghanistan. À travers ces projets, elle nous invite à analyser et à réinventer de nouvelles dynamiques organisatrices pour la conception architecturale, prenant en considération la vulnérabilité mais aussi et surtout la résilience de l’architecture vernaculaire, ainsi que les besoins humains et non-humains. Ces expériences d’architecture d’urgence et d’interventions post-catastrophe permettent également de redécouvrir les qualités de l’architecture vernaculaire, que l’architecte tient à distinguer du néo-vernaculaire. Corine Mermillod met également l’accent sur l’importance du rôle de la transmission et de la pédagogie, que ce soit sur le moment présent pour faire face à une situation d’urgence localisée, ou à plus long terme pour participer à la construction d’une culture partagée de l’intervention en situation d’urgence.
Architecture d’urgence et intervention post-catastrophe : reconstruire le village de Nahrin avec 260 dollars par maison
L’architecture dite « d’urgence » a pour but d’offrir des abris, provisoires ou pérennes, à des populations en détresse à la suite de catastrophes climatiques, de tremblements de terre ou de situations de conflit. Souvent, ce sont des villages entiers qui doivent être reconstruits, le plus rapidement possible et avec des moyens très limités. C’est le cas du village de Nahrin en Afghanistan, sur lequel Corine Mermillod est intervenue et dont elle nous raconte l’histoire. En 2002, Nahrin venait tout juste de sortir de la guerre quand deux tremblements de terre sont venus ravager le village, à un mois d’intervalle. Les habitant·e·s, qui revenaient des camps au Pakistan où ils s’étaient réfugié·e·s pendant le conflit, ont trouvé leurs maisons en ruines à leur retour. Corine Mermillod, chargée de la mission de diagnostic et de conception pour la reconstruction de 5000 logements dans ce village, a dû faire face à de nombreux obstacles caractéristiques des interventions post-catastrophe. Elle indique : « je me suis retrouvée confrontée à devoir prendre des décisions dans l’urgence avec très peu de moyens, avec très peu d’aide. […] On était seuls face à une situation d’urgence maximum ».
Le chef du village a très vite clarifié le rôle que pouvaient jouer les architectes : s’il s‘agissait de reconstruire comme avant, ils étaient inutiles ici et pouvaient rentrer chez eux. Mais s’ils permettaient la réalisation de constructions capables de résister aux tremblements de terre, ils pouvaient être vraiment utiles à la communauté. La mission des architectes a donc porté en premier lieu sur les aspects techniques de la construction et particulièrement parasismique. Il fallait également agir avec une grande rapidité : au vu des conditions climatiques extrêmes en hiver, les 5000 logements devaient être construits en seulement six mois, avant l’arrivée du froid. Le défi était ensuite d’ordre économique, puisque les architectes ne disposaient que de 260 dollars par logement. Par ailleurs, la mission a été rendue difficile par les conditions d’accessibilité : le site n’était desservi que par un tunnel long de 20 km à sens unique, qui sépare le Nord et le Sud du pays, la traversée était rendue dangereuse par le couvre-feu, les mines étaient encore présentes partout, les communications par téléphone étaient très limitées et coûteuses… Enfin, les travaux devaient être essentiellement réalisés par les femmes et les enfants, les hommes étant mobilisés dans les champs pour mener à bien les récoltes.
Plutôt que de proposer des tentes provisoires calorifugées pour l’hiver, les architectes ont choisi de réaliser des édifices pérennes avec le même budget, permettant de mettre à l’abri pour ce premier hiver, chacune des familles bénéficiaire (la priorité étant donnée aux femmes seules ainsi que leurs enfants, aux personnes âgées…). Ces abris constitués d’une pièce de vie et d’une entrée formaient alors le point de départ de la reconstruction de chaque maison et pouvaient être complétés dès l’année suivante selon les principes-mêmes de l’architecture vernaculaire. C’est donc un processus vivant et évolutif dans le temps qui a été retenu, au plus proche des besoins de ses habitant·es. Il ne restait alors qu’à le mettre en œuvre pour relever ce défi.
Architecture vernaculaire et néo vernaculaire : Deux régions et deux cultures de l’habiter
Pour répondre aux besoins des habitant·es de Nahrin de manière pérenne, Corine Mermillod s’est appuyée sur l’architecture vernaculaire : une architecture « issue du lieu » réalisée par les gens eux-mêmes avec des matériaux disponibles localement selon des techniques éprouvées et adaptées au contexte. Pour elle, l’architecture vernaculaire est un processus, un « système vivant ». Elle distingue celle-ci d’une architecture qu’elle qualifie de néo-vernaculaire, et qui, bien que mobilisant également des techniques de constructions traditionnelles et utilisant des matériaux géo-sourcées et biosourcées, les utilise le plus souvent hors contexte (comme l’implantation de constructions en paille dans le 13e arrondissement de Paris par exemple). Dans ce projet, il ne s’agissait pas de copier ni de singer l’architecture vernaculaire, mais bien d’en comprendre l’essence et de s’inspirer de ses dynamiques organisatrices pour mettre en place un processus régénératif apporteur de valeur.
Par ailleurs, lorsque des matériaux naturels, en particulier la terre crue, sont associés à des matériaux modernes tels que le béton ou l’acier cette hybridation entre techniques vernaculaires et modernes peut créer plus de problèmes qu’elle ne tente d’en résoudre, provoquer des désordres structurels et fragiliser les constructions face aux évènements géologiques et climatiques (tremblements de terre, inondations…). Corine Mermillod illustre ce propos avec l’exemple des fondations en pierre réalisées avec une technique dite « moderne », intégrant du ciment au niveau des joints pour renforcer la structure. Cette solution apparait au premier abord plus solide, mais favorise, in fine, les remontées d’humidité par capillarité, et fragilise les murs en terre crue qui reposent dessus.
En parallèle de cette critique de l’approche néo-vernaculaire, Corine Mermillod note également que circulent, dans les milieux des ONG qui interviennent dans ces situations d’urgence, en particulier des organisations telles que l’ONU ou le UNHCR[1], des plans, des schémas, et des solutions préconçues, qui sont inadaptées aux spécificités des territoires sur lesquels elles interviennent. Ce phénomène participe à la diffusion de modèles occidentaux dans des communautés jusqu’alors préservées et autonomes et dont les architectures sont intimement liées au territoire, à la culture et au mode de vie. L’approche coloniale qui vise à imposer des modèles ou des techniques « venus d’ailleurs » n’était pas dans les objectifs du projet.
Les deux projets que nous présente l’intervenante dans cette conférence prouvent à quel point il est essentiel de produire une architecture adaptée aux lieux où elle se situe : le village de Nahrin, au Nord de l’Afghanistan dévasté par le tremblement de terre et la plaine de Shamali, au Sud, détruite par la guerre.
Il était intéressant de noter que dans les deux cas, on trouve de grandes ouvertures laissant largement le soleil entrer dans les habitations, ce qui est peu commun dans l’habitat vernaculaire en terre crue en général. Ces ouvertures représentaient un vrai défi sur le plan de la résistance aux séismes. Et pourtant, les techniques utilisées, comprenant un large linteau et un renfort de bois tout autour de l’ouverture, jouaient un rôle structurel permettant à ces ouvertures de renforcer la construction plutôt que de l’affaiblir.
À Nahrin, région agricole, les constructions étaient isolées, chacune étant implantée à proximité de son champ.
Sur la plaine de Shamali, les constructions étaient imbriquées au sein de villages assez denses, parfois sur plusieurs étages. Elles n’ont pas subi de séisme mais ont été partiellement détruites (toutes les parties en bois – les toitures plates, portes et fenêtres) pendant la guerre avec les Talibans qui brulaient les villages dans le but d’empêcher les combattants de s’y réfugier. Mais les murs en terre crue avaient résisté.
Dans les deux cas, une quantité identique de matériaux devait être fournie aux bénéficiaires selon les principes de distribution équitable établis par les donateurs. Il s’agissait des matériaux qui n’étaient plus disponibles localement du fait de nombreuses années de guerre, essentiellement le bois pour les toitures, les portes et les fenêtres. Le reste serait réalisé en auto-construction avec la terre crue prélevée sur le site. A Shamali, il a été convenu avec l’UNHCR et les donateurs que les matériaux fournis serviraient non pas à construire de nouvelles habitations hors des villages mais à rénover les constructions existantes, et que leur usage serait adapté aux besoins de chaque bénéficiaire.
Dans les deux cas aussi, l’implication des populations locales dans la reconstruction de leur habitat s’inscrit dans un processus vivant et naturel, poussé en premier lieu par la nécessité économique (260$ par maison) mais qui, naturellement aussi, est facteur de cohésion sociale et d’appropriation. Corine Mermillod cite comme contre-exemple une opération menée par l’agence Acted : la construction de 8000 logements en 1998 après le tremblement de terre de Rustaq. Ces habitations ont été réalisées avec un seul point de vue, celui du technicien, organisées le long de rues parallèles et perpendiculaires, sans prise en compte de la spécificité de la culture et des modes de vie et bien loin de conception organique des villages vernaculaires en Afghanistan. De ce fait une chose inédite s’est produite : jamais personne n’a habité ces lieux et la population a complètement déserté le village nouvellement construit. De telles expériences posent la question du rôle de l’architecte.
Vers une architecture dé-coloniale·: entre architecture participative, locale et régénérative.
Les approches dé-coloniales en architecture cherchent à déconstruire les modèles occidentaux standardisés, souvent éloignés des réalités sociales, culturelles et écologiques des territoires concernés. Elles s’appuient pour cela sur la participation des habitant·es à la conception et à la construction de leur milieu de vie. C’est ce qu’a cherché à mettre en œuvre Corinne Mermillod à travers son intervention en Afghanistan. Elle y a valorisé les savoirs-faires locaux, pour construire une approche régénérative, qui revitalise les cultures et remet en question les normes imposées par les institutions internationales. À Nahrin, l’architecte a dû prendre la parole face à l’UNCHR[2] pour déstandardiser la construction en Afghanistan et adapter les interventions au plus proche des spécificités de chacun des sites de projet. Comme elle le dit, « ce n’était pas une intervention coloniale mais bien une intervention ancrée en profondeur sur le potentiel de son territoire » en considérant l’architecture comme un système vivant ».
L’approche portée par Corine Mermillod s’inscrit ainsi dans une critique de la colonialité. Comme l’écrit Maria Grace Salamanca Gonzalez, « il faut peut-être rappeler la définition forte de la colonialité en tant que technologie de pouvoir fondée sur une prétendue connaissance de l’autre. C’est l’institution d’un imaginaire qui établit des différences incommensurables entre le colonisateur et le colonisé, entre l’être rationnel (ses institutions, ses valeurs et son universalité) et le barbare (nomade, émotionnel, irrationnel, instable, toujours contingent et relatif). Sur cette institution imaginaire de l’homme occidental se sont élaborés les moyens de la normalisation de l’autre. »[3] En d’autres termes, l’approche colonialiste est fondée sur le prétendu savoir supérieur du colonisateur, qui impose aux colonisé·es des modèles standardisés influencés par l’occident, qui ne prennent pas en compte les spécificités de chaque territoire et des communautés qui y vivent. Cette remise en question des savoirs et des interventions coloniales est intimement liée à la nature de l’anthropocène. En effet, comme le rappelle Maria Grace Salamanca Gonzalez, « Parler d’Anthropocène amène à questionner la manière de vivre et de comprendre la vie humaine, l’organisation sociale, la relation avec “l’environnement”, le vivant et le non-vivant. Parce que parler d’Anthropocène nous fait nous demander : comment a-t-on pu tout détruire ? Comment a-t-on pu autant abîmer ? Pourquoi ? Quand cela a-t-il commencé ? Quels discours ou quelles “raisons” nous ont conduits à cette situation ? »[4] Autrement dit, l’Anthropocène nous invite à penser les autres formes de vie, les milieux, ainsi que les modèles sociaux, culturels et économiques qui les structurent. Dans cette perspective, réfléchir en termes décoloniaux, c’est aussi repenser notre rapport au Monde. Cela suppose de faire une architecture qui prenne en compte non seulement les cultures locales, les écosystèmes, et les formes de vie humaines et non humaines, mais aussi les savoirs relégués au second plan par des siècles de domination occidentale. Produire une architecture décoloniale, ce serait donc concevoir en tenant compte des effets du colonialisme sur nos manières d’habiter et de construire, mais aussi reconnaître que ces effets sont liés à la même pensée qui a conduit à la crise de l’Anthropocène.
Pédagogie et transmission : reconstruire l’autonomie habitante
La pédagogie et la transmission sont au cœur des projets d’architecture engagés par Corine Mermillod, en particulier dans les contextes d’urgence ou de reconstruction post-catastrophe. À Shamali pour réaliser 5000 reconstructions « On a formé 25 techniciens (… ), chacun étant en charge de 200 logements dans des villages parfois accessibles seulement à cheval. Parfois ils étaient chauffeurs de taxi ou d’autres métiers (les architectes afghans avaient tous quitté l’Afghanistan pendant la guerre). Ils ont été formés à partir d’une construction témoin et devaient accompagner les habitants tout au long du processus » raconte Corine Mermillod. Ils ont pu être sensibilisés aux spécificités techniques de la construction parasismique en terre crue comme la pose des briques à joints croisés, les renforts d’angle, les chainages de bois… Cette démarche a permis la transmission de savoir-faire traditionnels enrichis et régénérés et a contribué à la revalorisation des cultures constructives vernaculaires.
Dans un contexte post-catastrophe, cette transmission doit être rapide, accessible et ancrée dans le réel des populations concernées. Au-delà des aspects techniques, cette pédagogie vise aussi à redonner de l’autonomie aux populations par l’auto-construction, à impliquer les habitant·es de la conception à la mise en œuvre. A plus long terme, l’objectif est de préserver des savoir-faire locaux après un conflit ou une catastrophe qui a conduit à des destructions importantes, grâce à ces échanges d’apprentissage qui peuvent aussi impliquer les architectes locaux lorsqu’ils sont présents. Il ne s’agit pas d’appliquer mécaniquement des méthodologies prédéfinies, mais bien de s’inspirer des spécificités de chaque lieu, de chaque culture, et de chaque situation pour enrichir et faire évoluer les capacités inhérentes à chaque territoire. Comme l’écrit Maria Grace Salamanca Gonzalez : « Nos connaissances portent la marque de nos méthodologies, et si nous recourons à des épistémologies coloniales, nos méthodologies continueront à être extractivistes, prétendant soutirer à l’autre ce qui lui appartient. »[5] En portant l’attention sur ces enjeux, la transmission et la pédagogie peuvent devenir des leviers essentiels non seulement pour le développement d’une architecture véritablement « issue du lieu » et évolutive, en particulier dans les situations d’urgence ou de reconstruction post-catastrophe, mais aussi des leviers d’émancipation et de résilience sociale, économique et culturelle.
Cette conférence offre aux architectes bien plus qu’un retour d’expérience sur des situations d’urgence : elle agit comme un déclencheur de repositionnement professionnel. En partageant ses projets menés dans des contextes extrêmes, Corine Mermillod nous confronte à des questions fondamentales : Pour qui construisons-nous ? Avec qui ? Comment ? Avec quoi ? Elle nous rappelle que l’architecture ne se limite pas à produire des formes, mais engage une éthique et une responsabilité vis à vis des habitant.es et des lieux. Face aux défis écologiques, géopolitiques et sociaux contemporains, l’architecte ne peut plus prétendre n’être qu’un·e expert·e, mais doit devenir un acteur·rice situé·e et à l’écoute des territoires. Cette conférence nous invite aussi à repenser la place du vernaculaire, non pas comme un modèle à reproduire, mais comme un système vivant et évolutif mêlant techniques constructives locales, relation au lieu et processus collectif au sein des communautés humaines. Pour finir, cette conférence invite à une pratique architecturale moins centrée sur l’objet fini mais plutôt sur les processus sous-jacents et sur les effets positifs, apporteurs de valeurs qu’ils peuvent générer en renforçant la viabilité, la vitalité et la capacité d’évolution des lieux et des personnes : par l’écoute sensible des territoires, la pédagogie, l’autonomie, la transmission, la coévolution…
[1] United Nations High Commissioner for Refugees. Cette organisation a pour but de protéger les réfugié·e·s , de les déplacer afin qu’ils restent dans le même pays si possible, de garantir leurs droits fondamentaux, et de les aider dans leur réinstallation, leur retour ou leur intégration,
[2] United Nations High Commissioner for Refugees. Cette organisation a pour but de protéger les réfugié·e·s , de les déplacer afin qu’ils restent dans le même pays si possible, de garantir leurs droits fondamentaux, et de les aider dans leur réinstallation, leur retour ou leur intégration,
[3] SALAMANCA GONZALEZ, Maria Grace. Esthétiques du care pour l’anthropocène. Edition deux-cent-cinq, École urbaine de Lyon, Cité anthropocène, 2023, p.62.
[4] Ibid. p.35.
[5] Ibid. p.25.