Alexandre Monnin est philosophe, actuellement directeur du POPSU Transition de la métropole Nice Côte d’Azur (rattaché à l’école Centrale Méditerranée), et co-initiateur du courant de la redirection écologique. Il a œuvré dans le domaine de la philosophie du Web et, à partir de 2015, alors chercheur chez Inria à Sophia Antipolis (2014-2017), il a questionné la viabilité du numérique et lancé diverses initiatives qui l’ont amené à travailler sur le rapport 2017 du Shift Project, Pour une sobriété numérique. Avec Diego Landivar et Emmanuel Bonnet, il a monté une formation à la redirection écologique dont il a été le directeur entre 2020 et 2024, le MSc “Strategy & Design for the Anthropocene”. Tous trois ont publié un livre en 2021, Héritage et Fermeture. Une écologie du démantèlement (Divergences). Alexandre Monnin a également publié Politiser le renoncement en 2023 (également chez Divergences).
Synthèse réalisée par Léona Gourgeon dans le cadre d’un stage au LHAC avec Emeline Curien, sur la base de l’intervention donnée à l’ENSA-Nancy le 8 Avril 2025.
Alexandre Monnin fait partie des penseur·euses qui travaillent à décrire les enjeux politiques et les méthodologies de la « redirection écologique », un cadre conceptuel et opérationnel pour aborder la transformation nécessaire de nos sociétés face à la crise bioclimatique. Dans sa conférence, il décrit d’abord les différentes dimensions de cette proposition et fait le lien avec la nécessaire prise en compte des attachements avant toute décision politique. Il décrit, au travers du concept de « commun négatif », des principes de réévaluation collective de ce dont nous héritons et avec lequel nous devons faire, et développe les différentes figures du renoncement qui les accompagne : le désinvestissement, la réaffectation et le retrait. Il conclut sur le risque de « retour de bâton » écologique, incitant à la plus grande prudence dans les processus d’arbitrage dans les prises de décisions politiques. Ce cadre conceptuel et opérationnel de la redirection écologique, par tous ces aspects, permet en retour de questionner les pratiques architecturales contemporaines et celles qui pourraient voir le jour au cœur de la crise bioclimatique.
Redirection écologique : inscrire nos modes de vie à l’intérieur des limites planétaires
Alexandre Monnin décrit la redirection écologique comme un cadre conceptuel et opérationnel, destiné à « réencastrer » l’ensemble des activités humaines (les modes de vie, les institutions, les organisations, les activités, les technologies…) à l’intérieur des limites planétaires. Trois dimensions permettent selon lui d’inscrire l’action collective dans ce périmètre imposé par la crise bioclimatique actuelle. Il s’agit d’abord d’augmenter l’efficacité (afin de faire mieux avec moins), de développer la sobriété (en faisant moins avec moins), et enfin de construire le renoncement (en acceptant que certaines activités, infrastructures ou usages soient amenés à disparaître). Cette attitude part du postulat suivant : « On ne peut pas maintenir l’existant, on ne peut pas non plus en sortir totalement ». L’enjeu principal de la redirection écologique est de réinterroger nos dépendances collectives, qu’elles soient énergétiques, économiques ou technologiques, mais aussi nos attachements, qu’ils soient culturels, affectifs ou sociaux. La redirection écologique telle qu’elle est décrite par Alexandre Monnin implique une critique de l’imaginaire techniciste et managérial qui domine encore la pensée de la transition dite « écologique ». Elle demande des prises de décisions franches face aux bouleversements climatiques, écologiques et sociaux. Par ailleurs, elle cherche à intégrer dans toutes les décisions politiques des critères de justice, d’attachement et de faisabilité, et à donner toute leur place aux habitant·es, aux territoires et aux savoirs situés. La redirection écologique est donc une proposition pour réancrer l’écologie dans le politique, le sensible et le collectif.
Prendre soin des attachements : être attentif à quoi nous tenons
L’attachement est une figure centrale de la redirection écologique telle qu’elle est développée par Alexandre Monnin. Il s’agit, avant toute proposition de transformation, de chercher à comprendre ce à quoi les individus tiennent, ce qui les lie et ce qui les engage dans leurs pratiques, de saisir leurs dépendances aux objets avec lesquels ils entrent en relation au quotidien, aux infrastructures nécessaires à leurs modes de vie, aux réalités matérielles et symboliques qui constituent leur existence. Alexandre Monnin identifie différentes catégories d’attachement : directs ou indirects, conscients ou inconscients, volontaires ou involontaires. Différencier ces différents types d’attachement permet de tenir compte des complexités telles qu’elles sont vécues sur le terrain, de considérer les habitudes, les usages, les savoir-faire, les peurs… Cette approche permet aussi de flouter la limite entre celles et ceux qui comprennent l’urgence écologique, et celles et ceux qui y résistent. En effet, une politique qui ne tient pas compte de ces liens d’attachements risque de produire des rupture violentes, des sentiments d’injustice, voire du ressentiment. Alexandre Monnin développe ce risque avec l’exemple de la crise des « Gilets Jaunes » : des décisions prises à partir d’arguments environnementaux ont été vécues comme des injonctions descendantes, ignorantes des réalités locales (par exemple la dépendance évidente à la voiture individuelle dans les territoires périurbains mise en tension avec la hausse des prix du carburant). L’intégration des attachements permet ainsi une meilleure compréhension des conflits socio-écologiques, une co-construction plus juste et acceptable. Elle est aussi l’occasion d’une revalorisation des savoirs d’usage, des expériences et des ancrages territoriaux. Elle suppose de mener des enquêtes, d’écouter et documenter les attachements, en acceptant qu’ils soient contradictoires et parfois irrationnels. Il s’agit de mieux comprendre qui sera affecté et comment, et d’identifier les marges de réorientations possibles. La redirection écologique et son attention aux attachements permet de penser une transition écologique qui transforme sans détruire, déplace sans effacer : on ne renonce pas à un usage, à un mode de vie ou à une infrastructure sans tenir compte des liens, des dépendances et des vulnérabilités qu’il implique. Prendre au sérieux les attachements rend plus crédible une politique d’arbitrages se voulant démocratique plutôt qu’autoritaire. Pour ce faire, celle-ci doit pour Alexandre Monnin répondre à trois critères : elle doit associer les gens, être anticipée et procéder à des arbitrages qui soient non-brutaux.
Les communs négatifs : des héritages non souhaités
Un autre concept joue, dans la pensée d’Alexandre Monnin, un rôle important au sein de la redirection écologique : celui des communs négatifs. Cette expression recouvre une catégorie de réalités collectives que l’on ne souhaite pas ou plus. À la différence d’un commun traditionnel, tel que l’eau, la forêt ou les connaissances, qui sont valorisées comme des ressources à protéger ou à partager, les communs négatifs constituent des héritages – matériels ou immatériels – problématiques. En effet, ils ne sont pas appropriables selon un modèle classique : bien que non désirés ou non soutenables, ils nécessitent la mise en place d’une gestion collective et ne peuvent être simplement laissés à l’abandon. Il faut prendre soin de certains (par exemple, les déchets nucléaires) ou en destituer d’autres – les infrastructures qu’Alexandre Monnin qualifie de « zombies ». Avec ce concept de « communs négatifs », il ne s’agit pas simplement de penser l’avenir, mais aussi de faire avec le passé. Cela oblige donc à réévaluer historiquement et politiquement ce que nous avons produit collectivement. Penser avec ce concept permet de comprendre un aspect invisible ou négligé de la transition écologique, construite principalement sur une vision idéale s’appuyant essentiellement sur la protection des communs positifs. Cela engage des enjeux tant pratiques qu’éthiques et politiques : qui est responsable de ces communs négatifs ? Quels arbitrages et quels processus décisionnels supposent-ils ? Avec quels financements ? Pouvons transférer leur charge à d’autres populations, territoires ou générations ? Avec quelles modalités de neutralisation, de transformation ou de démantèlement peut-on les envisager ? Pour y répondre, il est nécessaire de ne pas s‘appuyer seulement sur des acteur·rices techniques, mais bien de construire des dynamiques sociales coopératives et collectives, afin d’engager une réparation et une responsabilité de tous et toutes.
Le renoncement : désinvestissement, réaffectation, retrait
Si l’on prend au sérieux l’épuisement des ressources matérielles et énergétiques, les dépassements des limites planétaires, les transformations des milieux ainsi que les désordres politiques, économiques et sociaux, il apparaît que certaines activités, infrastructures et modes de vie sont devenus obsolètes et ne peuvent être maintenus. Dans le cadre de la redirection écologique développée par Alexandre Monnin, il est donc nécessaire de faire preuve de renoncement, d’un point de vue stratégique, politique et systémique. Le renoncement est souvent assimilé à l’idée de sobriété et est perçu comme un effort, individuel ou collectif. Néanmoins, pour le philosophe, il s’agit plutôt de faire face à l’incapacité de continuer selon le modèle en place. Ce principe de renoncement s’applique à des infrastructures matérielles, mais également aux institutions politiques et, parmi elles, celles qui promeuvent l’idée de durabilité. Ces systèmes, mais aussi les projets qu’ils mettent en œuvre, doivent donc être désinvestis, réaffectés ou mis en retrait. Le simple fait d’améliorer ou de changer ne suffit pas ; il faut arrêter, abandonner ou reformuler. Le renoncement constitue ainsi une rupture avec les courants technosolutionnistes, qui prétendent que tout problème peut être résolu par des moyens techniques. Au contraire, cette pratique cherche à faire admettre que certaines situations ne peuvent être solutionnées et qu’il est nécessaire de trouver de nouveaux modes de vie adaptés à une situation de crise. Le renoncement écologique est un concept qui permet de mettre en avant le fait que la redirection écologique implique nécessairement des pertes.
Aborder conjointement les communs négatifs avec la question de la prise en compte des attachements permet de faire attention aux vulnérabilités que celle-ci peut aussi entrainer : il faut bien prendre en considération que ces renoncements peuvent, sans attention, renforcer des inégalités déjà existantes dans notre société. Ainsi, tous les renoncements ne se valent pas : certains font face aux sécheresses, aux inondations et à l’inflation, tandis que d’autres résistent à renoncer à des privilèges comme l’usage du SUV. Le renoncement pose donc des questions centrales de justice environnementale, d’équité sociale et de hiérarchisation des besoins.
Alexandre Monnin propose une méthodologie pour accompagner ce processus de renoncement. Il s’agit d’abord d’anticiper, c’est-à-dire de mettre en œuvre le renoncement avant d’en arriver à subir une situation d’urgence qui supposera des transformations rapides et brutales. Il faut ensuite laisser le temps à la délibération, c’est-à-dire organiser des concertations et donner un rôle d’acteur·rice aux habitant·es. Il faut pour finir construire un développement du renoncement progressif et accompagné. Par ailleurs, Alexandre Monnin propose de voir le renoncement non pas comme un échec ou une punition, mais comme une nouvelle politique et de nouveaux processus collectifs à développer. Il en découle une nouvelle éthique, une nouvelle politique, permettant ainsi une redirection écologique respectueuse tant sur les plans social, économique et institutionnel qu’environnemental.
Retour de bâton écologique : cristallisation des oppositions et rejet de la transition.
L’enjeu est aussi de ne pas nourrir les processus de « retour du bâton » (backlash en anglais). Cette expression désigne les réactions sociales, politiques et idéologiques allant à l’encontre des avancées des mouvements sociaux, par exemple à l’encontre des politiques environnementales. Elle reflète souvent une réaction face à la destruction brutale de certains attachements, ce qui peut engendrer un ressentiment face à une écologie perçue comme punitive ou élitiste, ou une incompréhension des logiques écologiques. Le backlash découle en partie de certaines politiques environnementales qui ignorent le vécu et les usages des populations, les réalités sociales auxquelles elles s’appliquent, générant une fracture entre les concepteurs de la transition et ceux qui la subissent. Le backlash est donc un symptôme d’une politisation défectueuse de l’écologie : au lieu de construire des compromis légitimes et négociés, certaines décisions imposées « d’en haut » cristallisent les oppositions et renforcent le rejet de la transition. Le backlash nous permet de comprendre que toutes transformations de la société – qu’elles soient écologique ou non – impliquent des renoncements, des arbitrages et des conflits d’intérêts. L’idée d’une écologie universelle se révèle fausse : elle est toujours située, interprétée et discutée. L’écologie est donc politique et doit être traitée comme telle : elle nécessite des débats, une légitimation et une délibération, elle doit être abordée de manière inclusive et démocratique. Le rythme et les modalités de la transition sont aussi importants que ses objectifs.
Les sujets abordés dans la conférence d’Alexandre Monnin intéressent en premier chef les architectes : comment inscrire à l’intérieur des limites planétaires les pratiques architecturales ? Comment identifier les attachements – des architectes dans leur pratique, des maîtrises d’ouvrage dans leurs commandes, des habitant·es dans leurs usages et leurs désirs – et les prendre en considération dans les projets ? Comment hériter des pratiques, des infrastructures et des réalisations du passé et les évaluer collectivement et politiquement ? À quoi devons-nous renoncer ? Comment participer à construire une écologie des pratiques architecturales qui soit située, interprétée et discutée collectivement ?
BIDET, Alexandra. Vivre sans produire. L’insoutenable légèreté des penseurs du vivant. Du Croquant, 2023.
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