Penser la recherche au temps des catastrophes // Synthèse des échanges

Déjeuner à l’ENSA-Nancy le 8 Avril 2025, organisé dans le cadre des Rencontres Interdisciplinaires Mutations 3. Avec Béatrice Gisclard, Corinne Mermillod, Alexandre Monnin et les chercheurs et chercheuses du LHAC. Trois textes ont été distribués en amont de la séance :

MONNIN, Alexandre, extrait du chapitre « Les savoirs du juste renoncement », MONNIN, Alexandre, Politiser le renoncement, Divergences, 2023.

« Ralentir les sciences, c’est réveiller le chercheur somnambule. Entretien avec Isabelle Stengers », Écologie & Politique, 2014, n°48.

ROLLOT, Mathias, « Urgence écologique : quel impératif éthique pour la recherche architecturale ? », CURIEN, Emeline, FRIES-PAIOLA, Cécile (dir.) Rencontres interdisciplinaires mutations 02, Humains, non-humains et crise environnementale : Pour des architectures et des territoires du vivant. ENSAN, 2020.

Comment les temps qui viennent – incertitudes écosystémiques, vulnérabilités sociales, précarités économiques et instabilités politiques –, vont-ils transformer nos pratiques de recherche, les cadres dans lesquels nous ferons recherche ? Pourrons-nous encore/devrons nous encore chercher ? Quelles transformations seront-elles subies ou choisies dans un monde où progresse l’inhabitabilité de pans entiers de la planète ? Quelles pratiques, quelles infrastructures, quelles éthiques, quels sujets, quelles méthodes, quelles finalités ? Comme l’essentiel des domaines qui structurent notre vie en société, la recherche telle qu’elle est organisée aujourd’hui est dépendante d’une société riche, capable d’allouer du temps pour la recherche grâce à d’importantes sources d’énergie et de nourriture à bas coûts. Comment et pourquoi continuer la recherche dans un « régime catastrophique ordinaire[1] » ?

Pour commencer à déplier ces questions, trois textes ont été proposés en amont aux participant·es du déjeuner. Le premier est un entretien avec la philosophe Isabelle Stengers intitulé « Ralentir les sciences, c’est réveiller le chercheur somnambule[2] ». Le « chercheur somnambule » pour elle est une figure majoritaire dans les laboratoires que produit le système d’éducation, de financement et d’organisation de la recherche contemporaine. C’est celui qui ne pose pas de questions hors de son champ mais qui, plus encore, ne se pose pas au sein de ses travaux la question d’un avenir digne d’être vécu : ces questions pourraient le faire ralentir, hésiter, douter… Isabelle Stengers propose d’accepter pleinement ce ralentissement de la science, seul en mesure de formulerla question de la dignité de l’avenir que l’on participe à construire, de fabriquer d’autres manières de faire monde, de crée des alliances et de prendre au sérieux les questions politiques dites « non-scientifiques » (par exemple, les OGM). La recherche qu’elle envisage vise à réapprendre les uns des autres, par les autres, grâce aux autres, ce que demande une vie digne d’être vécue, des savoirs dignes d’être cultivés. Mathias Rollot, dans son article « Urgence écologique : quel impératif éthique pour la recherche architecturale ? » situe plus précisément ces problématiques en lien avec les graves perturbations écosystémiques et climatiques. Il y rappelle que l’extermination de masse du vivant et que la possibilité d’un réchauffement de plus 5 degrés ne peut être exclu, un niveau de température qui remet en question l’habitabilité d’une partie du territoire français. Dans cette réalité, les milieux de la recherche ne seraient-ils pas en position de « non-assistance à planète en danger[3] » ? Il déconstruit neuf des stratégies cognitives de fuite par rapport à ces enjeux qu’il identifie dans les milieux de la recherche en architecture : l’imperception du phénomène émotionnellement parlant au quotidien ; l’idéologie moderne-productive-progressiste, l’anthropocentrisme et la valeur morale faible accordée au non-humain ; le sentiment d’incapacité à agir ; la liberté du chercheur·se ; la défense de l’importance du hasard ; et l’idée que l’architecture ne serait pas en cause. Alexandre Monnin, invité dans le cadre de ces rencontres, propose quant à lui dans son ouvrage Politiser le renoncement[4] une politique des communs négatifs, dont le but est de penser les moyens d’un détachement anticipé et non-brutal à la technosphère, ses infrastructures matérielles et immatérielles (ses organisations). Dans le chapitre « Les savoirs du juste renoncement », il mène lui aussi une critique de la recherche actuelle : sa tendance forte à l’inflation des publications, la prévalence de la logique additive à la logique soustractive (on préfère les recherches qui créent de nouvelles choses à celles qui permettent de se passer de certaines autres), et la captation néolibérale des sciences ouvertes. Il propose d’une part de déprolétariser la recherche au travers de ce qu’il qualifie de « luddisme épistémologique » : il s’agit, de l’intérieur, de briser la machine. Il propose ensuite une science fermée : des productions scientifiques juridiquement sous la responsabilité des chercheurs et chercheuses, qui pourraient décider de l’usage possible de leurs travaux.

Les échanges lors du déjeuner ont fait état d’un profond malaise ayant de nombreuses causes. Le tour de table fait émerger des injonctions à l’efficacité et au retour direct et immédiat sur la société, à la nouveauté et à l’innovation, ainsi qu’une absence du droit à l’erreur, pourtant essentiel pour aborder des sujets complexes et mener une pratique réflexive. La nécessité de répondre en permanence à des appels à projet pour espérer des financements et le temps, l’énergie et les financements que cela suppose sont souvent incompatibles avec la pratique d’une recherche et d’un enseignement de qualité. Cette course permanente renforce le sentiment d’un fonctionnement permanent en mode dégradé et d’une complexification de toutes les étapes administratives, qui peuvent faire baisser la garde sur les aspects éthiques des recherches. Par ailleurs, une fois le financement acquis pour un projet, et à cause de ce cadre défaillant, la réalisation des recherches est généralement prise en charge par un sous-prolétariat précaire de la recherche.

Au regard de ces difficultés, les invité·es ont pu faire part de leur propres expériences et stratégies.

Corinne Mermillod, en mobilisant les pensées systémiques et régénératives, encourage à la définition d’un cap commun : celui-ci pourra permettre de trouver la force pour faire, au-delà des problèmes rencontrés, et affronter les forces restrictives. Nourrir un ancien système produit l’insatisfaction. Comment dès lors nourrir un système nouveau ? Alexandre Monnin choisit quant à lui de répondre à des commandes non serviles. En mobilisant la posture de l’enquête telle qu’il la développe dans le cadre conceptuel et opérationnel de la redirection écologique, il vise à développer des recherches de la demande et non de l’offre. Il s’agit notamment de faire émerger de nouveaux commanditaires (par exemple, des citoyen·nes-chercheur·ses), de traduire leurs besoins et de recréer des institutions travaillant notamment selon des modalités coopératives. Béatrice Gisclard cherche également des chemins de traverse : par exemple, la production de fictions pour obtenir des financements, laissant suffisamment de marge de manœuvre pour laisser la place à d’autres explorations plus pertinentes. Globalement, la définition de stratégies communes, de collaborations officielles et de réseaux officieux, à la fois dans le cadre de la recherche conventionnelle, hors de celui et à ses marges, semble une des premières étapes à mettre en place pour construire des « savoirs dignes d’êtres cultivés[5] » au temps de l’urgence écologique.


[1] GRAS, Pierre, LUSSAULT, Michel, MIRZA, Vincent. Imaginer l’après. Op.cit., p.8.

[2] « Ralentir les sciences, c’est réveiller le chercheur somnambule. Entretien avec Isabelle Stengers », Écologie & Politique, 2014, n°48.

[3] ROLLOT, Mathias, « Urgence écologique : quel impératif éthique pour la recherche architecturale ? », CURIEN, Emeline, FRIES-PAIOLA, Cécile (dir.). Rencontres interdisciplinaires mutations 02,Humains, non-humains et crise environnementale : Pour des architectures et des territoires du vivant. ENSAN, 2020, p.63.

[4] MONNIN, Alexandre. Extrait du chapitre « Les savoirs du juste renoncement ». MONNIN, Alexandre, Politiser le renoncement. Divergences, 2023.

[5] STENGERS, Isabelle. Une autre science est possible ! Manifeste pour un ralentissement des sciences. La découverte, 2013, p.81.