Faire projet // Synthèse des échanges avec les étudiants de l’atelier de projet de fin d’études « Mutations »

L’atelier de projet de fin d’études « Mutations » explore les profondes transformations de l’espace social, culturel et environnemental en cours qui nous mettent – peut-être plus que jamais – face à nos responsabilités : nous devons, en tant qu’architectes, exercer notre pratique en étant conscient·es de son impact sur la société et son environnement. Cet engagement au cœur du réel et de sa complexité, loin d’être un poids, est une occasion extraordinaire de réflexions, de remises en question et d’explorations, et le projet de fin d’études peut devenir un laboratoire incroyable pour les expérimenter. Il est l’occasion de penser des interventions architecturales, urbaines et paysagères prenant en considération des sites spécifiques, des habitant·es actuel·les et futur·es, des formes multiples du vivant, etc. Dans cette perspective, le choix du site de projet, du programme et de la/les problématique(s) est laissé à chaque étudiant·e, à la condition de posséder des connaissances préalables approfondies sur au moins deux de ces trois points (via des recherches menées dans le cadre d’un mémoire de fin d’études, d’un stage en agence ou en laboratoire de recherche, d’un exercice de projet précédent…). Cette année, plusieurs des étudiant·es ont mis l’accent sur l’idée qu’il ne peut y avoir de luttes écologiques sans luttes sociales et inversement : par exemple, le travail sur des habitats pour des personnes en situation de précarité (sans domicile fixe) ou déplacées après des catastrophes (inondations, incendies) a été l’occasion de réfléchir autrement la production du logement et son appropriation possible. D’autres ont choisi de travailler sur des héritages difficiles, en réinvestissant des lieux n’ayant plus d’affection (usines en déprise, fermes abandonnées, anciens moulins, écoles fermées…) : l’enjeu était autant de construire, avec les acteurs et actrices du territoire, un programme et des stratégies d’intervention, que de faire de manière frugale avec un déjà-là ordinaire et des formes de vie plus ou moins préservées. Certaines expérimentations ont mis l’accent sur l’accompagnement, par l’architecture, de transformations culturelles : repenser l’opéra, transformer un grand magasin en lieu pour de nouvelles filières d’habillement relocalisées, création d’un lieu pour penser autrement la relation entre les loups et les éleveurs, réinvestir une zone d’activité économique avec de nouvelles filières de transformations alimentaires, ou encore transformer les locaux et la pédagogie de l’école d’architecture de Nancy, ont été autant d’occasions de travailler les enjeux spatiaux et symboliques, les inscriptions matérielles et les implications programmatiques. Un ensemble d’étudiant·es a affirmé plus fortement encore une attitude décoloniale, en pensant avec et pour les habitant·es d’un grand ensemble une mosquée ou un lieu de rencontre, ou en projetant un foyer culturel résistant à la gentrification dans la petite ceinture parisienne.

Ce sont d’abord les questions de la participation et de la prise en compte des désirs des habitant·s qui ont fait réagir les invité·s. Béatrice Gisclard a notamment attiré l’attention sur les difficultés à construire une inclusion réelle. Elle a également invité les étudiant·es à prendre la mesure des difficultés vécues par les acteurs et les actrices d’un territoire et à identifier les freins et les blocages qu’ils vivent pour faire, à partir de ceux-ci, projet. Quant à Alexandre Monnin, il a insisté sur la difficulté à construire avec les acteurs et les actrices un récit pour demain : la difficulté à se projeter dans un avenir incertain rend ces démarches complexes. Corine Mermillod a de son côté rappelé les enjeux premiers de la participation : au-delà du projet lui-même qui n’est qu’un outil, ce qui importe est d’encapaciter les gens. Avoir un tel objectif participe d’un projet décolonial : Corine Mermillod cite Carol Standford et les quatre paradigmes que celle-ci identifie et qui valent tant dans le monde économique qu’en architecture. Le premier, « extractiviste », consiste à extraire de la valeur sans prendre en considération les conséquences. C’est le paradigme occidental dominant. Le second consiste à faire moins mal. Cette attitude est au fondement du développement durable par exemple. Le troisième est la volonté d’un « faire bien » fabriqué à partir de modèles préconçus, typique de l’attitude coloniale notamment. Le dernier paradigme, celui que Corine Mermillod encourage les étudiant·es à suivre, consiste à développer le potentiel qui existe là où il est, en allant chercher sur les territoires de projet le potentiel que l’on va découvrir, et non aller chercher ce que l’on croit déjà connaître. Elle donne pour exemple de cette attitude le projet du groupe Regenesis porté par Bill Reed (une entreprise se spécialisant dans la « conception régénérative », l’intégration de systèmes vivants et l’éducation) ou l’approche bio-régionaliste. En réaction à la question décoloniale abordée par les étudiant·s, Alexandre Monnin invite à interroger la définition que l’on mobilise : porte-t-elle sur des questions matérielles, ou sur des questions ontologiques ? Il encourage les étudiant·es à se méfier de l’idéalisme consistant à  vouloir changer d’ontologie. Cette approche lui apparaît être un biais du monde académique qui refuse de regarder les moyens concrets et/ou se lance dans une course individuelle à la pureté. En résumé pour Alexandre Monnin, si une formulation de la pensée décoloniale empêche d’agir, c’est que la question est mal posée.