{"id":93,"date":"2022-08-22T14:36:16","date_gmt":"2022-08-22T12:36:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/?page_id=93"},"modified":"2022-08-22T14:37:55","modified_gmt":"2022-08-22T12:37:55","slug":"risques-et-prospective-sebastien-brunet","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/debats\/risques-et-prospective-sebastien-brunet\/","title":{"rendered":"Risques et prospective \/\/ S\u00e9bastien Brunet"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Compte-rendu de conf\u00e9rence, 11 octobre 2021, ENSArchitecture Nancy.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>S\u00e9bastien Brunet est docteur en Science politique et administration publique. Il est sp\u00e9cialis\u00e9 dans l\u2019\u00e9tude des risques, des m\u00e9thodologies participatives ainsi que de la prospective et administrateur g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019Institut wallon de l\u2019\u00e9valuation, de la prospective et de la statistique (IWEPS) depuis 2011. Depuis 2009, il est professeur \u00e0 la facult\u00e9 de Droit et de Science Politique de l\u2019Universit\u00e9 de Li\u00e8ge. Il a \u00e9galement dirig\u00e9 durant une dizaine d\u2019ann\u00e9es le laboratoire SPIRAL (Scientific and Public Involvment in Risk Allocations Laboratory) \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Li\u00e8ge.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>S\u00e9bastien Brunet commence son intervention par un constat&nbsp;: nos soci\u00e9t\u00e9s actuelles, engag\u00e9es dans des processus de prise de d\u00e9cision fortement d\u00e9pendants du politique, ne r\u00e9ussissent pas \u00e0 penser le long terme. Or, dans la nouvelle \u00e8re g\u00e9ologique qu\u2019est l\u2019anthropoc\u00e8ne, il est plus que jamais n\u00e9cessaire de produire une pens\u00e9e qui \u00e9chappe \u00e0 ce \u00ab&nbsp;r\u00e9centisme&nbsp;\u00bb, une pens\u00e9e capable de nous projeter sur un temps long, de prendre conscience des d\u00e9r\u00e8glements en cours, et de nous amener \u00e0 passer \u00e0 l\u2019acte.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, depuis la R\u00e9volution industrielle, nous n\u2019avons cess\u00e9 de passer outre les nombreuses alertes li\u00e9es aux cons\u00e9quences des changements climatiques, cr\u00e9ant des dispositifs d\u2019inhibition des risques et nous contentant d\u2019apporter des solutions ponctuelles \u00e0 chaque alarme prise isol\u00e9ment. Par exemple, face \u00e0 un risque d\u2019inondation se construit une nouvelle digue. Ces alertes, qui consistent en l\u2019identification d\u2019un risque, son analyse, son signalement, puis en enfin la mise en place de protection, mobilisent des ressources financi\u00e8res et mat\u00e9rielles, ainsi que de l\u2019\u00e9nergie. Dans un contexte de multiplication des alertes, nos soci\u00e9t\u00e9s doivent donc choisir sur lesquelles porter leur attention&nbsp;: \u00e9mergent donc des dispositifs d\u2019identification des vraies et des fausses alertes, ainsi qu\u2019une institutionnalisation de leur gestion&nbsp;au travers de la mise en place d\u2019administrations. S\u00e9bastien Brunet aborde ces risques, et les alertes qui leur sont li\u00e9es, en tant que constructions sociales et politiques, au travers des discours produits par nos soci\u00e9t\u00e9s et de l\u2019identification des pouvoirs qui s\u2019y exercent.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour mieux les saisir, il est n\u00e9cessaire de mieux comprendre comment est construite l\u2019id\u00e9e de risque. S\u00e9bastien Brunet explique qu\u2019il existe deux approches pour d\u00e9finir celle-ci.<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019approche positiviste du risque<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re, celle de l\u2019approche positiviste du risque, consid\u00e8re que le r\u00e9el peut \u00eatre mesur\u00e9, et que cette mesure est objective. Le risque est donc ici consid\u00e9r\u00e9 comme une probabilit\u00e9 d\u2019occurrences d\u2019un \u00e9v\u00e8nement dommageable. Il est le fruit d\u2019une construction \u00e0 partir de donn\u00e9es. Premi\u00e8res difficult\u00e9s&nbsp;: les conditions de collectes de celles-ci peuvent les biaiser, et il faut donc conserver une grande prudence dans leur manipulation. \u00c0 partir de ces donn\u00e9es et d\u2019\u00e9nonc\u00e9s particuliers, par induction, nous sommes alors suppos\u00e9s \u00eatre capables de produire un \u00e9nonc\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral scientifique. Nous ne pouvons cependant pas r\u00e9cr\u00e9er, au sein d\u2019un laboratoire, la complexit\u00e9 du risque en lui-m\u00eame, nous n\u2019aurons qu\u2019une version r\u00e9duite du risque.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, cette m\u00e9thode par induction g\u00e9n\u00e8re une seconde difficult\u00e9&nbsp;: celle du cycle d\u2019observation. En effet, il suffit que ce dernier soit trop court pour que les conclusions soient fauss\u00e9es, et nous ne sommes jamais certains d\u2019avoir observ\u00e9 un objet sur tout un cycle complet.<\/p>\n\n\n\n<p>Troisi\u00e8me difficult\u00e9&nbsp;: quand nous parlons de probabilit\u00e9s, nous avons l\u2019impression d\u2019avoir, de fa\u00e7on neutre et objective, une liste d\u2019occurrences potentielles qui ne d\u00e9pendent aucunement du contexte social, \u00e9conomique et politique dans lequel elles sont produites. Or, fondamentalement, m\u00eame si ces probabilit\u00e9s d\u2019occurrences ont les traits d\u2019une certaine objectivit\u00e9, elles sont toujours le fruit d\u2019une construction et d\u2019une volont\u00e9 politique. C\u2019est d\u2019ailleurs pour cela qu\u2019il existe des probabilit\u00e9s d\u2019occurrences sur lesquels l\u2019attention est port\u00e9e et d\u2019autres qui ont tendance \u00e0 \u00eatre dissimul\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Quatri\u00e8me difficult\u00e9&nbsp;: il manque un \u00e9l\u00e9ment fondamental dans cette d\u00e9finition du risque, la prise en compte de la vuln\u00e9rabilit\u00e9. Par exemple, si une personne malade, porteuse d\u2019un virus contagieux, parle avec plusieurs personnes dans une pi\u00e8ce \u00e0 distance \u00e9gale de chacune, elles n\u2019ont pas la m\u00eame probabilit\u00e9 d\u2019attraper le virus, puisque ces individus ont des degr\u00e9s de vuln\u00e9rabilit\u00e9 diff\u00e9rents (vaccin\u00e9, d\u00e9j\u00e0 malade, r\u00e9sistant\u2026). Le r\u00e9sultat d\u2019un calcul du risque provient donc du croisement entre la probabilit\u00e9 d\u2019occurrences de l\u2019\u00e9v\u00e8nement dommageable et la vuln\u00e9rabilit\u00e9. Ainsi, si un \u00e9v\u00e9nement dommageable a une vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9gale \u00e0 z\u00e9ro, alors le risque est, lui aussi, \u00e9gal \u00e0 z\u00e9ro. Pour illustrer cette situation, S\u00e9bastien Brunet donne l\u2019exemple d\u2019un tremblement de terre&nbsp;: dans le premier cas, celui-ci a une probabilit\u00e9 d\u2019occurrence de 1000 ans mais a lieu dans le d\u00e9sert, et il n\u2019y a pas donc peu de dommages \u00e0 craindre, la vuln\u00e9rabilit\u00e9 est donc de z\u00e9ro&nbsp;; dans le second cas, le tremblement de terre a lieu tous les 1 million d\u2019ann\u00e9es mais dans une m\u00e9galopole, le risque est ici bien plus important.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette approche positiviste du risque est relay\u00e9e par les institutions d\u2019expertises scientifiques&nbsp;: ces agences d\u2019analyse des risques prennent en charge l\u2019\u00e9tude de ceux d\u2019entre eux qu\u2019ils jugent importants. Elles proposent, apr\u00e8s la phase d\u2019identification scientifique des risques, une phase de gestion et de responsabilisation de ceux-ci. La gestion peut \u00eatre de l\u2019ordre de l\u2019\u00e9vitement du risque, de sa r\u00e9duction, de son transfert financier (collectivisation des risques avec par exemple compensation financi\u00e8re), de son transfert spatial (d\u00e9placement par exemple de d\u00e9chets dans des pays aux normes environnementales peu exigeantes), de son transfert temporelle (laisser les g\u00e9n\u00e9rations futures r\u00e9gler le probl\u00e8me par exemple&nbsp;dans la gestion des d\u00e9chets nucl\u00e9aires) et de l\u2019information sur le risque.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019anthropoc\u00e8ne participe \u00e0 transformer en profondeur les enjeux de cette appr\u00e9hension du risque. Elle correspond d\u2019abord \u00e0 une augmentation en termes de probabilit\u00e9s d\u2019occurrences de ph\u00e9nom\u00e8nes naturels. Elle conduit ensuite \u00e0 une remise en question de la diff\u00e9renciation entre risques dits \u00ab&nbsp;naturels&nbsp;\u00bb et risques dits \u00ab&nbsp;technologiques&nbsp;\u00bb. Elle bouleverse par ailleurs le principe de responsabilit\u00e9&nbsp;: sommes-nous responsables de l\u2019\u00e9mergence&nbsp;des risques \u00ab&nbsp;naturels&nbsp;\u00bb ? Par exemple, une inondation reste-t-elle un ph\u00e9nom\u00e8ne naturel si elle est produite par une accentuation d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne m\u00e9t\u00e9orologique du fait de l\u2019activit\u00e9 humaine&nbsp;? Qu\u2019en est-il de notre responsabilit\u00e9 dans notre pr\u00e9paration face \u00e0 cet \u00e9v\u00e8nement et \u00e0 son anticipation&nbsp;? Pouvons-nous encore identifier des \u00ab&nbsp;responsables&nbsp;\u00bb&nbsp;? La responsabilit\u00e9 est-elle humaine, globale et totale&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019approche prospectiviste du risque<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019approche prospectiviste du risque concurrence le mod\u00e8le lin\u00e9aire positiviste. Elle laisse tout d\u2019abord de la place \u00e0 ce qui n\u2019est pas \u00ab&nbsp;scientifique&nbsp;\u00bb. S\u00e9bastien Brunet propose ainsi d\u2019augmenter la place de \u00ab&nbsp;l\u2019expertise d\u2019usage&nbsp;\u00bb \u2013 ces personnes qui ne sont pas \u00ab&nbsp;sp\u00e9cialistes&nbsp;\u00bb, qui n\u2019ont ni l\u2019\u00e9tiquette ni le label de l\u2019expertise, mais qui sont porteuses d\u2019un savoir. Cette prise au s\u00e9rieux permettrait, en mobilisant un maximum de connaissances, de r\u00e9duire au maximum les risques en am\u00e9liorant leurs techniques d\u2019\u00e9valuation.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette approche du risque ne cherche pas \u00e0 augmenter notre capacit\u00e9 d\u2019anticipation en utilisant les math\u00e9matiques, mais en r\u00e9fl\u00e9chissant de mani\u00e8re prospective, c\u2019est-\u00e0-dire en travaillant sur plusieurs sc\u00e9narios possibles. Elle permet d\u2019avoir une autre relation au futur, attach\u00e9e \u00e0 de nouveaux r\u00e9cits et de nouvelles politiques. S\u00e9bastien Brunet affirme ainsi que c\u2019est par l\u2019augmentation de nos fa\u00e7ons de voir le monde que nous pourrons r\u00e9duire les risques et les probabilit\u00e9s d\u2019occurrences. Au regard du contexte d\u2019urgence et de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration technologique, technique et social \u2013 qu\u2019elle soit collective et individuelle -, il nous faut donc, selon lui, doter nos soci\u00e9t\u00e9s d\u2019autres outils d\u2019anticipation. L\u2019approche prospective permettrait alors de penser sur des temps longs, aux \u00e9chelles territoriale, institutionnelle ou th\u00e9matique.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette approche peut se construire de deux mani\u00e8res&nbsp;: par la prospective exploratrice, en partant du pass\u00e9 du pass\u00e9 pour aller jusqu\u2019au pr\u00e9sent, puis, \u00e0 partir de l\u00e0, en cherchant des trajectoires sans id\u00e9es pr\u00e9con\u00e7ues de l\u00e0 o\u00f9 nous souhaitons aller, ou par la prospective normative, c\u2019est-\u00e0-dire en se fixant un horizon particulier auquel il s\u2019agit de parvenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces deux mani\u00e8res de faire et de penser montrent finalement qu\u2019il n\u2019y a pas de repr\u00e9sentation classique du temps, pas un seul mod\u00e8le et une seule ligne temporelle. Il y a au contraire un \u00e9ventail de futurs possibles dont nous devons conna\u00eetre les pass\u00e9s. Cette approche prospective est n\u00e9cessairement diversifi\u00e9e et syst\u00e9mique&nbsp;: elle convoque plusieurs savoirs et prend en consid\u00e9ration les interrelations. Cette pens\u00e9e est donc constructiviste. Elle est impossible dans des syst\u00e8mes totalitaires (staliniens, hitl\u00e9riens\u2026) car ils ne pr\u00e9voient qu\u2019une trajectoire inchangeable. Dans les syst\u00e8mes pr\u00e9-totalitaires, la capacit\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir collectivement reste limit\u00e9e, et les&nbsp;espace-temps de discussions sur les futurs possibles sur nos territoires, nos institutions\u2026 demeurent restreints, limitant d\u2019autant plus notre capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre critiques.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Compte-rendu de conf\u00e9rence, 11 octobre 2021, ENSArchitecture Nancy. S\u00e9bastien Brunet est docteur en Science politique et administration publique. 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