{"id":53,"date":"2022-08-22T12:16:23","date_gmt":"2022-08-22T10:16:23","guid":{"rendered":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/?page_id=53"},"modified":"2022-08-23T15:36:12","modified_gmt":"2022-08-23T13:36:12","slug":"especes-de-lieux-non-lieux-hyper-lieux-et-tiers-lieux-questions-sur-le-devenir-et-la-pertinence-dune-ville-de-lavenir-en-tant-que-lieu-experientiel-serge-mboukou","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/rencontres-interdisciplinaires\/rim-1-un-etat-des-lieux-pour-agir\/especes-de-lieux-non-lieux-hyper-lieux-et-tiers-lieux-questions-sur-le-devenir-et-la-pertinence-dune-ville-de-lavenir-en-tant-que-lieu-experientiel-serge-mboukou\/","title":{"rendered":"Esp\u00e8ces de lieux. Non-lieux, hyper-lieux et tiers-lieux\u00a0: questions sur le devenir et la pertinence d\u2019une ville de l\u2019avenir en tant que lieu exp\u00e9rientiel \/\/ Serge M\u2019Boukou"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Article r\u00e9dig\u00e9 par Serge M&#8217;Boukou, 2018. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les villes sont des textes, des intrigues et de possibles scandales \u00e0 ciel ouvert. Elles ne cesseront pas de fasciner et de questionner l\u2019esprit. Toujours, en elles, sera r\u00e9capitul\u00e9e l\u2019exp\u00e9rience des hommes, non sous forme de r\u00e9ponses \u00e9nonc\u00e9es et de solutions \u00e9tablies mais plus sous la rubrique des questions \u00e0 m\u00e9diter. \u00c0 l\u2019insistante question \u00ab&nbsp;Qu\u2019est la ville&nbsp;?&nbsp;\u00bb Toujours r\u00e9pondra, tendue, exalt\u00e9e et inqui\u00e8te, une prolif\u00e9ration discursive ouvrant sur une qu\u00eate s\u00e9mantique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il n\u2019est nulle chose qui, autant qu\u2019une ville, n\u2019exprime simultan\u00e9ment et de mani\u00e8re crois\u00e9e, la sp\u00e9cificit\u00e9, l\u2019excellence et la fragilit\u00e9 de l\u2019art humain. De la ville s\u2019\u00e9l\u00e8vent les plus grandes merveilles de l\u2019art et de la pens\u00e9e. En elle et \u00e0 partir d\u2019elle, se trament, s\u2019inter-f\u00e9condent, s\u2019\u00e9l\u00e8vent et se consument toutes les passions. La ville est le miroir diffractant qui refl\u00e8te les sc\u00e8nes de la grande complexit\u00e9 de l\u2019homme. Elle para\u00eet \u00eatre une \u00e9vidence au regard de ce qu\u2019on veut appeler \u00e9laboration et sommet de la culture. Cette apparence est li\u00e9e au fait qu\u2019\u00e0 travers l\u2019histoire, de tr\u00e8s nombreuses civilisations se confondent litt\u00e9ralement avec les noms des grandes cit\u00e9s qui les ont vues na\u00eetre et les ont h\u00e9berg\u00e9es. Des civilisations, les villes en ont constitu\u00e9es aussi bien les foyers, les lieux de rayonnement que les points de d\u00e9part des grands embrasements et des ultimes destructions&nbsp;: Ur, Babylone, Th\u00e8bes, Angkor, Coventry, Nuremberg\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La ville est le lieu par excellence de la civilisation, hiss\u00e9e au sommet de l\u2019histoire et de l\u2019art humains. Elle est aussi le lieu o\u00f9 toujours subsiste un malaise insidieux li\u00e9 aux failles qui traversent et in fine, minent tous les \u00e9difices. La ville confine \u00e0 la trag\u00e9die du changement, aux drames des mutations et aux tensions li\u00e9es aux questions et probl\u00e8mes de la gestion et de l\u2019usure des dispositifs techniques qu\u2019il faut toujours r\u00e9ajuster, corriger, changer voire transformer. Elle est le lieu du red\u00e9ploiement permanent des ressources du g\u00e9nie humain. L\u2019objectif social et politique pour la ville est toujours d\u2019inventer les formules et dispositifs l\u00e9gaux les plus ing\u00e9nieux et les plus justes pour relever les d\u00e9fis pos\u00e9s par la concentration et la coexistence de tant d\u2019hommes en un seul lieu. La dynamique d\u2019une ville est son point fort, sa vie. Mais mal entretenue et non stimul\u00e9e, elle est toujours susceptible de se retourner contre la ville m\u00eame qui l\u2019a produite. Luxuriante et triomphante, la ville, n\u00e9cessairement fragile et toujours incertaine, peut aussi se r\u00e9v\u00e9ler mortif\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comment donc conjuguer, d\u2019une part, l\u2019\u00e9volution des villes en ces temps d\u2019innovations technologiques, de culte de la vitesse et d\u2019acc\u00e9l\u00e9rations inou\u00efes avec, d\u2019autre part, le n\u00e9cessaire et inconditionnel ancrage historique, m\u00e9moriel et \u00e9motionnel qui, diversement, traduit la volont\u00e9 des hommes d\u2019en toujours consolider les fondements et ainsi, d\u2019asseoir la ville dans l\u2019ordre du temps long de la stabilit\u00e9 et de l\u2019identit\u00e9&nbsp;? Autrement dit, comment tenter de conjuguer simultan\u00e9ment les valeurs de dynamisme avec les valeurs de stabilit\u00e9&nbsp;? Ces deux ordres se conditionnent mutuellement dans le mouvement m\u00eame o\u00f9 ils semblent se contredire. De la ville, on peut dire qu\u2019elle est paradoxalement amour et qu\u00eate d\u2019harmonie dans la tension, le conflit et le mouvement. Claude L\u00e9vi-Strauss l\u2019aura per\u00e7u, lui qui posera que \u00ab&nbsp;ce n\u2019est pas de fa\u00e7on m\u00e9taphorique qu\u2019on a le droit de comparer une ville \u00e0 une symphonie ou \u00e0 un po\u00e8me&nbsp;; ce sont des objets de m\u00eame nature. Plus pr\u00e9cieuse peut-\u00eatre encore, la ville se situe au confluent de la nature et de l\u2019artifice [\u2026]. Elle est \u00e0 la fois objet de nature et sujet de culture&nbsp;; individu et groupe&nbsp;; v\u00e9cue et r\u00eav\u00e9e&nbsp;; la chose humaine par excellence.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a> Prises dans l\u2019histoire des hommes et dans tous ses mouvements, soumises aux grandes et faibles fluctuations qui tissent ou ruinent, font ou d\u00e9font les villes, ces derni\u00e8res sont paradoxalement, stables et instables, fortes et fragiles, lumineuses et sombres. Faudrait-il citer \u00e0 nouveau Baudelaire qui, d\u00e9j\u00e0, ressentait dans l\u2019\u00e9nergie de la pouss\u00e9e des villes, l\u2019imp\u00e9tueuse force de m\u00e9tamorphose au travail dans leur c\u0153ur&nbsp;: \u00ab&nbsp;le vieux Paris n\u2019est plus. La forme d\u2019une ville change plus vite, h\u00e9las&nbsp;! que le c\u0153ur d\u2019un mortel.\u00bb<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a> Comment parvenir \u00e0 se situer et se mouvoir avec justesse entre, d\u2019une part, l\u2019imp\u00e9rieuse insurrection des forces du jeune et du neuf qui poussent \u00e0 la modification et, d\u2019autre part, les forces de l\u2019antique qui tentent de peser de tout leur poids en remobilisant les v\u00e9n\u00e9rables arguments de l\u2019\u00e2me, des mythes, de la m\u00e9moire et de l\u2019identit\u00e9 qui cimentent les lieux, tentant de les arrimer et de les r\u00e9-enraciner \u00e0 la terre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une des questions parmi d\u2019autres qui se pose aujourd\u2019hui et demain, de plus en plus se posera de mani\u00e8re cruciale voire anxiog\u00e8ne, est celle d\u2019une pens\u00e9e pertinente de l\u2019habitabilit\u00e9 durable des villes. La m\u00e9moire et l\u2019identit\u00e9 des espaces urbains sont d\u00e8s lors questionn\u00e9es \u00e0 nouveaux frais. Les derni\u00e8res r\u00e9volutions technologiques ne cessent de modifier et de propulser les hommes dans un monde o\u00f9 la grande vitesse, l\u2019instantan\u00e9isme voire le virtuel triomphent et s\u00e8ment aussi bien le trouble qu\u2019ils brouillent les rep\u00e8res spatio-temporels. Et cela, dans le mouvement m\u00eame o\u00f9 ces r\u00e9volutions technologiques fascinent, s\u00e9duisent l\u2019imagination et transforment quasi-radicalement les fa\u00e7ons et mani\u00e8res de se rapporter \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience, aux besoins et aux d\u00e9sirs du quotidien. Comment se situer entre, d\u2019une part, les tentations du d\u00e9racinement et ses ivresses et, d\u2019autre part, le besoin d\u2019investir des lieux avec aussi bien le d\u00e9sir que la volont\u00e9 de les habiter?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019anthropologue, tout comme les autres protagonistes des sciences humaines au demeurant, n\u2019a pas, au nom d\u2019on ne sait quelles valeurs, vertus et attachements \u00e0 des traditions ou mythes, \u00e0 intenter un proc\u00e8s \u00e0 charge contre la triomphante r\u00e9volution num\u00e9rique qui bouleverse les ordres, rythmes et \u00e9quilibres d\u2019institutions et de cultures multis\u00e9culaires. Il s\u2019agit plut\u00f4t pour lui d\u2019inverser le cours de la r\u00e9flexion en examinant les nouveaux objets ainsi que leur puissance \u00e0 induire des effets particuliers de sens, \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer de syst\u00e8mes d\u2019attitudes sp\u00e9cifiques ainsi que des types modifi\u00e9s de relations. Le c\u0153ur de l\u2019anthropologie \u00e9tant constitu\u00e9 par les notions-cl\u00e9s de relations, de rites, de mythes, d\u2019identit\u00e9, de temps, d\u2019espace, de corps et de signes, il s\u2019agira plut\u00f4t de scruter les plis et replis de cette r\u00e9volution urbaine mondiale dans ses cons\u00e9quences sur les transformations et mutations qui touchent les corps et affectent les relations des urbains entre eux et sur l\u2019espace des villes que ceux-ci tentent encore et toujours d\u2019habiter. Comment penser, engager et \u00e9valuer aussi bien les moyens que l\u2019impact d\u2019un passage, d\u2019une circulation entre le r\u00e9el et le virtuel&nbsp;? Comment, dans un monde o\u00f9 les flux de signes, d\u2019informations et d\u2019images de plus en plus puissants exercent une pression extr\u00eame, tenter de les apprivoiser et de les rendre encore habitables&nbsp;? Comment faire pour que les lieux ne soient pas submerg\u00e9s, dissous et rendus insignifiants et d\u00e9risoires par les d\u00e9ferlantes de toutes sortes qui s\u2019abattent sur eux&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique semble alors se constituer&nbsp;: maintenir, cultiver et renforcer toujours plus la relation entre le r\u00e9el et le virtuel. Ancrer et arrimer toujours plus fortement le virtuel au socle du r\u00e9el en r\u00e9sistant et en \u00e9chappant intelligemment aux puissantes s\u00e9ductions de la dictature du pur virtuel. Cela pourrait commencer par la conduite d\u2019une politique urbaine qui accro\u00eetrait et renforcerait la connectivit\u00e9 des villes tout en n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 construire et \u00e0 laisser \u00eatre, dans ces m\u00eames villes, des \u00ab&nbsp;sanctuaires&nbsp;\u00bb, des lieux d\u00e9connect\u00e9s, des lieux pr\u00e9serv\u00e9s de la rumeur et de la clameur du monde virtuel. Il s\u2019agit de cultiver, entretenir et maintenir des jardins nouveaux, des bulles d\u2019air et des puits de silence. Lutter pour pr\u00e9server courageusement des lieux ouverts \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019exp\u00e9rimenter encore quelque chose de l\u2019insularit\u00e9. Il s\u2019agit de r\u00e9inventer la ville dans un double mouvement d\u2019hyper-connection et d\u2019une culture de la red\u00e9couverte des sensations, des perceptions et des exp\u00e9riences. Face au culte de la vitesse, assumer concomitamment les possibilit\u00e9s d\u2019ouvrir de vraies perspectives de s\u2019\u00e9vader dans une culture qualitative de la lenteur et du ralentissement. Laisser disponible, dans la ville, la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9prouver encore l\u2019\u00e9paisseur du temps et de l\u2019espace, des lieux o\u00f9 des corps et des \u00eatres de chair et d\u2019os peuvent encore se voir, se croiser et se rencontrer La pr\u00e9servation de la dimension exp\u00e9riencielle comme marqueur fort de la ville, sous toutes sortes de s\u00e9duisants pr\u00e9textes m\u00e2tin\u00e9s de modernisme, est menac\u00e9e au profit du culte du tout virtuel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019hyper-virtualisation, vague fascinante et \u00e9blouissante, comporte un risque. Si l\u2019on n\u2019y pr\u00eate attention, elle portera \u00e0 son terme pour le meilleur et peut-\u00eatre pour le pire le processus de liquidation et de liqu\u00e9faction du monde, du temps des espaces et des \u00eatres tels que nous les exp\u00e9rimentons aujourd\u2019hui. Les d\u00e9marches et initiatives en vue de l\u2019apprivoisement des flux de plus en plus puissants passera par un n\u00e9cessaire renforcement des hybridations architecturales. Il faudra de plus en plus assumer ces entreprises de croisement, de branchement-d\u00e9branchement-re-branchement, d\u2019ajustement-r\u00e9ajustement, de tissage et de diff\u00e9renciation des potentiels \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du m\u00eame syst\u00e8me urbain non comme un lieu de d\u00e9saxage mais comme une entreprise de renforcement du croisement et d\u2019inter-f\u00e9condation du r\u00e9el par le virtuel et inversement. C\u2019est l\u00e0 que se re-pose \u00e0 nous la question cruciale du lieu comme carrefour et condition sine qua none de toute exp\u00e9rience et a fortiori de toute exp\u00e9rience urbaine tant la ville peut \u00eatre d\u00e9finie comme lieu des lieux, lieu-matrice&nbsp;: fort, dense et intense. Faire ville c\u2019est probablement nourrir, c\u00e9l\u00e9brer et exalter un lieu \u00e9prouv\u00e9 comme exaltant tant il illumine et fait rayonner les r\u00eaves et les d\u00e9sirs des hommes qui le hantent et r\u00e9trospectivement ne cessent de le magnifier. Le propre de la ville est de toujours se red\u00e9ployer en vue d\u2019augmenter le coefficient de sa puissance magnifique. Faire ville consonne avec l\u2019art d\u2019inventer, de r\u00e9inventer et d\u2019exp\u00e9rimenter des fa\u00e7ons et des mani\u00e8res d\u2019encore vivre un monde commun spatialis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Or, le sens du commun comme exp\u00e9rience et exp\u00e9rimentation semble \u00eatre entr\u00e9 dans un \u00e2ge tumultueux et menac\u00e9 de grands vents et bourrasques. C\u2019est une comp\u00e9tition avec les nouveaux outils qui, en virtualisant le monde, tendent \u00e0 faire exploser le socle initial de l\u2019espace public et du politique. Ainsi, par une red\u00e9finition subtile et fr\u00eale mais insistante des cat\u00e9gories fondatrices de la ville et de la cit\u00e9, ouvre-t-elle de plus en plus sur une prolif\u00e9ration d\u2019espaces privatis\u00e9s, de cabines et de bulles individualisantes o\u00f9 l\u2019on peut entrapercevoir des individus isol\u00e9s ayant perdus jusqu\u2019au go\u00fbt du commun. Ils flottent, comme en apesanteur, et s\u2019adonnent lascivement aux joies solitaires de la surconsommation de signes et d\u2019images dans la non-pr\u00e9sence am\u00e9nag\u00e9e. Fascin\u00e9s et sid\u00e9r\u00e9s qu\u2019ils sont, ils s\u2019enivrent de reflets et du miroitement des ailleurs flottants qui d\u00e9magn\u00e9tisent les saveurs d\u2019une authentique exp\u00e9rience de l\u2019ici pr\u00e9sent. Un des enjeux politiques d\u2019une ville de l\u2019avenir consistera \u00e0 repenser les conditions d\u2019un renforcement de l\u2019exp\u00e9rience du commun spatialis\u00e9 par, avec et \u00e0 travers les diverses initiatives, les engagements et implications concr\u00e8tes et symboliques des diff\u00e9rents acteurs et protagonistes de l\u2019espace urbain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R\u00e9fl\u00e9chir dans le sens d\u2019une reconqu\u00eate de l\u2019exp\u00e9rience du commun, c\u2019est probablement penser \u00e0 r\u00e9inventer, \u00e0 r\u00e9habiliter et \u00e0 valoriser de nouveau les gestes, les mouvements et les actions qui nous feraient passer, aller et revenir constamment et sans rupture, du virtuel au corporel. Une nouvelle po\u00e9tique de l\u2019espace urbain \u00e0 conjoindre \u00e0 une prax\u00e9ologie des lieux et espaces de la ville est \u00e0 d\u00e9couvrir et, ou \u00e0 inventer. Certes, les r\u00e9seaux dits sociaux nous donnent la possibilit\u00e9 de construire ais\u00e9ment des relations virtuelles et c\u2019est, sans doute, une chose positive. N\u00e9anmoins, il faut redire toujours que ces relations ne peuvent valablement se substituer \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de la proximit\u00e9. Une proximit\u00e9 \u00e9prouv\u00e9e ensemble avec un sujet en chair et en os et qui est mon voisin, qui est cet \u00eatre-ci que je peux envisager et \u00e0 qui je peux adresser \u00ab&nbsp;imm\u00e9diatement&nbsp;\u00bb une parole simple et riche dans ce lieu-ci de notre ville. Ce lieu-ci, cette petite place, ce caf\u00e9 particulier que nous aimons et o\u00f9 nous nous tenons maintenant. Ce lieu qui nous \u00ab&nbsp;parle&nbsp;\u00bb et d\u2019o\u00f9 nous parlons. Un lieu que nous connaissons et que nous avons l\u2019habitude de fr\u00e9quenter. Un lieu complice. Discr\u00e8tement, il colore et enrichit notre conversation d\u2019une subtile brume ou \u00e9paisseur qu\u2019aucune performance virtuelle jamais ne produira. Aucun \u00ab&nbsp;effet de r\u00e9el&nbsp;\u00bb surajout\u00e9, jamais ne se substituera au r\u00e9el dans la noire profondeur de son insondable simplicit\u00e9. L\u2019archa\u00efque proximit\u00e9, toujours neuve, op\u00e8re le miracle de toujours faire resurgir la parole simple et n\u00e9anmoins riche comme un \u00e9v\u00e9nement au c\u0153ur de la relation. Elle consiste \u00e0 d\u2019abord partager des exp\u00e9riences et des lieux communs dans une forme de convenance et d\u2019affinit\u00e9 qui font de nous nolens volens des pairs. Le prochain en tant que l\u2019\u00eatre proche, celui avec qui je peux exp\u00e9rimenter concr\u00e8tement une relation. Voici, il est l\u00e0, avec moi et \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s dans ce lieu-ci que je partage avec lui. Habiter une ville c\u2019est l\u2019\u00e9prouver avec tendresse. C\u2019est l\u2019accepter et la red\u00e9couvrir dans la discr\u00e8te gr\u00e2ce de la banale quotidiennet\u00e9. C\u2019est toujours tenter de s\u2019en approcher dans ce qu\u2019elle a de simplement particulier&nbsp;: ses ambiances, ses odeurs et ses parfums, sa couleur et ses bruissements irr\u00e9ductibles. Certes, on nous fait mille fois l\u2019\u00e9loge de la communication via les moyens virtuels auxquels nous devons, de mani\u00e8re comminatoire, adh\u00e9rer. Mais ce n\u2019est pas tant de cela dont il est question en l\u2019esp\u00e8ce. \u00ab&nbsp;Ces th\u00e9oriciens du communicable total (sans r\u00e9sidus), \u00e9crit Henri Lefebvre, oublient que la communication n\u2019est jamais effectu\u00e9e par le seul discours. Les communications ont toujours lieu par la parole jointe aux gestes, aux expressions du visage et du corps, \u00e0 la m\u00e9lodie de la voix, \u00e0 la danse et \u00e0 la musique. Pour communiquer, les gens montrent du doigt, du geste, les \u00ab&nbsp;champs&nbsp;\u00bb sensibles, les ensembles signifiants&nbsp;: maisons, monuments, villes, mobiliers, architecture et peinture. Et aussi les Ic\u00f4ne, les Symboles. La communication a toujours suppos\u00e9 cet ensemble de contenus et de formes.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a> Il y a donc et surtout \u00e0 red\u00e9couvrir le ph\u00e9nom\u00e8ne et l\u2019exp\u00e9rience de la pr\u00e9sence concr\u00e8te avec ce qu\u2019elle a d\u2019inestimable, de puissant et d\u2019ineffable. L\u00e0 o\u00f9 \u00ab&nbsp;la cybern\u00e9tique nous livre la connaissance sous un aspect nouveau et cependant d\u00e9j\u00e0 connu&nbsp;: le d\u00e9sert de l\u2019essentiel. La combinatoire des signes remplace la connaissance vivante par la s\u00e9cheresse d\u00e9sertique de l\u2019essence du conna\u00eetre, aussi s\u00e8che, aussi froide que dans la pure logique de l\u2019identit\u00e9.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\">[4]<\/a> Par-del\u00e0 l\u2019ivresse et les promesses de la surr\u00e9alit\u00e9 ou de l\u2019irr\u00e9alit\u00e9 virtuelle, il y a \u00e0 m\u00e9diter sur l\u2019id\u00e9e du risque de perdre irr\u00e9m\u00e9diablement l\u2019exp\u00e9rience et le don pr\u00e9cieux de la pr\u00e9sence. Qu\u2019est-ce donc qui ne cesse de sourdre dans le silence de cette myst\u00e9rieuse et \u00e9nigmatique pr\u00e9sence&nbsp;? En quoi rend-t-elle l\u2019exp\u00e9rience urbaine irrempla\u00e7able par son authenticit\u00e9&nbsp;? \u00ab&nbsp;La pr\u00e9sence, \u00e9crit encore H. Lefebvre, est \u02basans fond\u02ba. Impossible de s\u2019\u00e9tablir en elle, de la saisir comme par magie, et de l\u2019immobiliser. Cependant, elle est l\u00e0, et se laisse atteindre selon des modalit\u00e9s ou attributs d\u00e9termin\u00e9s et d\u00e9terminables. Elle se compose de ces \u00e9l\u00e9ments que notre analyse a s\u00e9par\u00e9s&nbsp;: parole et langage (parole animant le discours) \u2013&nbsp;\u00e9vocation et signification (expression d\u00e9bordant le discours significatif et d\u00e9bord\u00e9e par lui)&nbsp;\u2013 redondance et information (l\u2019inutile enrobant l\u2019utilit\u00e9 stricte, les intentions et actions \u00e9tant plus larges que l\u2019instrument verbal rigoureux). Ce qui peut s\u2019affirmer de la pr\u00e9sence humaine peut aussi s\u2019\u00e9tendre \u00e0 la pr\u00e9sence des \u02bachoses\u02ba, et du monde.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\">[5]<\/a> L\u2019exp\u00e9rience de la ville est conditionn\u00e9e et rendue cr\u00e9dible par l\u2019inscription et la pr\u00e9sence des hommes et des choses dans un lieu qu\u2019ils investissent dans le temps, le rendant ipso facto dense, sp\u00e9cifique et lui conf\u00e9rant une personnalit\u00e9 particuli\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La r\u00e9volution technologique \u00e0 forte valence virtuelle de notre temps re-questionne intempestivement les rep\u00e8res spatio-temporels canoniques en tant que cadres et sch\u00e8mes organisateurs de l\u2019action des hommes. Elle co\u00efncide avec l\u2019inauguration d\u2019une riche discussion sur le statut du lieu le plus \u00e0 m\u00eame d\u2019\u00eatre compatible avec l\u2019actualisation des potentialit\u00e9s qu\u2019elle nous promet. Avec l\u2019aide d\u2019une propagande aussi efficace que massive, on tend \u00e0 articuler une critique visant \u00e0 modifier profond\u00e9ment voire radicalement les rapports au lieu. Ainsi, peu \u00e0 peu, assistons-nous \u00e0 un glissement, \u00e0 des creusements d\u2019\u00e9carts et bient\u00f4t \u00e0 un v\u00e9ritable basculement aux cons\u00e9quences \u00e9thiques, politiques, esth\u00e9tiques mais aussi \u00e9pist\u00e9miques difficilement envisageables. Les lieux traditionnels tendent \u00e0 \u00eatre d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9s, \u00e0 \u00eatre frapp\u00e9s de fl\u00e9trissement. De toutes parts, nous parviennent des rumeurs qui inqui\u00e8tent sur le destin et le devenir du lieu. Tout se passe, sous nos yeux et nos esprits mi-fascin\u00e9s, mi-incr\u00e9dules, comme si d\u00e9sormais le lieu, comme d\u00e9lav\u00e9 et de plus en plus lisse et transparent, \u00e9tait devenu une modalit\u00e9 insignifiante, non d\u00e9terminante, caduque et obsol\u00e8te dans la structuration de l\u2019espace, du rapport aux autres et au monde. Les choses se passent comme si d\u00e9sormais sur le lieu, ne s\u2019ancrait plus rien. Que, devenu diaphane et r\u00e9actionnaire, le lieu ralentissait voire bloquait mortellement les courses, qu\u2019on voudrait pr\u00e9senter comme vitales et absolues, des flux et des paquets d\u2019informations et signes qui doivent filer sans tr\u00eave \u00e0 travers les immensit\u00e9s vertigineuses du cyberespace. Tout semblerait converger pour, unilat\u00e9ralement, imposer et faire triompher l\u2019id\u00e9e que le lieu est p\u00e9rim\u00e9, d\u00e9pass\u00e9. Il ne serait plus compatible avec la r\u00e9alisation de possibles en phase avec les exigences et l\u2019air du temps. Cette inqui\u00e9tude est telle que la dissolution et la liquidation des lieux aboutissent \u00e0 de v\u00e9ritables non-lieux. Tout semblerait poser que la seule planche de salut des lieux ne soit plus repr\u00e9sent\u00e9e que par leur mutation inconditionnelle en non-lieux. Le non-lieu et ses promesses de performances fait miroiter les images d\u2019une sortie des lourdeurs archa\u00efques du lieu. Le non-lieu comme tentative hyperbolique de n\u00e9gation des rugosit\u00e9s du lieu comporte ses propres figures param\u00e8tres de compr\u00e9hension.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Les non-lieux&nbsp;: un sympt\u00f4me embl\u00e9matique des mutations qui affectent les lieux traditionnels<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le lieu comme topos est aire d\u2019enracinement et d\u2019investissement aussi bien de signes que d\u2019\u00e9nergies, de volont\u00e9s que de d\u00e9sirs en un point particulier de l\u2019espace. Il se veut unique, situ\u00e9 et individualis\u00e9 en ses qualit\u00e9s propres et son histoire particuli\u00e8re. Les paradigmes anciens montraient et valorisaient des lieux uniques, singuliers et sacr\u00e9s. Un des marqueurs forts d\u2019un lieu est de revendiquer une profondeur historique, des strates temporelles et l\u2019\u00e9paisseur d\u2019une m\u00e9moire riche. \u00ab&nbsp;L\u2019allusion au pass\u00e9 complexifie le pr\u00e9sent.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\">[6]<\/a> Un lieu cependant ne cesse d\u2019exhiber et de sc\u00e9nariser ses scarifications et ses tatouages comme autant de mani\u00e8res de clamer sa volont\u00e9 de tenir et de se maintenir (dans) le temps. Les choses se passent comme si survaloriser toujours ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu et endur\u00e9 dans le pass\u00e9 garantissait ipso facto la p\u00e9rennit\u00e9 du lieu et sa persistance face aux incertitudes du temps et de l\u2019avenir. Notre modernit\u00e9, avec ses outils et machines performantes, se r\u00e9v\u00e8le toujours plus capable de surinvestir puissamment des lieux et sites nombreux et difficiles. En un temps court, on peut les sculpter et les transformer de mani\u00e8re souvent grandiose et spectaculaire. Aussi, de toutes parts et rapidement, surgit-il des \u00e9difices et dispositifs \u00ab&nbsp;flottants&nbsp;\u00bb, non-enracin\u00e9s, non-int\u00e9gr\u00e9s dans l\u2019espace qui se multiplient comme par enchantement. Ils sont install\u00e9s l\u00e0 d\u2019autorit\u00e9 et semblent se tenir \u00e9trangement, comme sur pilotis. Le temps d\u00e9licat des sanctuaires et des lieux sacr\u00e9s qu\u2019on n\u2019abordait qu\u2019avec d\u2019infinies pr\u00e9cautions est d\u00e9sormais derri\u00e8re nous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019av\u00e8nement des temps nouveaux dans lesquels nous vivons tient au fait que, sans h\u00e9sitations, sans scrupules, sans craintes ni tremblements, nous pouvons nous permettre d\u00e9sormais de \u00ab&nbsp;raser les montagnes et combler les vall\u00e9es&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\">[7]<\/a> comme l\u2019a annonc\u00e9 l\u2019intr\u00e9pide proph\u00e8te de l\u2019imminence des temps nouveaux, le radical Jean le Baptiste. Voici, d\u00e9j\u00e0, la cogn\u00e9e, acc\u00e9l\u00e9ratrice de d\u00e9sertification, pos\u00e9e au pied de l\u2019arbre v\u00e9n\u00e9rable qu\u2019on veut d\u00e9funt, avant son temps propre. Il y a pl\u00e9thore de machines. Toutes, elles sont plus puissantes les unes que les autres. Et elles signifient sans ambigu\u00eft\u00e9 notre pouvoir d\u2019augmenter notre pouvoir. Sur la nature, en dissolvant et en liquidant obstacles et barri\u00e8res, l\u2019empire moderne s\u2019\u00e9tend, son arrogance aussi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00e9mergence en nombre, de nouveaux lieux \u00ab&nbsp;flottants&nbsp;\u00bb comme cons\u00e9quence de la puissance des machines am\u00e8ne l\u2019anthropologue Marc Aug\u00e9 \u00e0 nommer et \u00e0 identifier ces nouveaux \u00ab&nbsp;lieux&nbsp;\u00bb d\u2019une esp\u00e8ce particuli\u00e8re au regard des lieux canoniques. \u00ab&nbsp;Si un lieu peut se d\u00e9finir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne peut se d\u00e9finir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique d\u00e9finira un non-lieu. L\u2019hypoth\u00e8se d\u00e9fendue l\u00e0 est que la surmodernit\u00e9<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\">[8]<\/a> est productrice de non-lieux, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019espaces qui ne sont pas eux-m\u00eames des lieux anthropologiques et qui, contrairement \u00e0 la modernit\u00e9 baudelairienne, n\u2019int\u00e8grent pas les lieux anciens&nbsp;: ceux-ci, r\u00e9pertori\u00e9s, class\u00e9s et promus \u02balieux de m\u00e9moire\u02ba, y occupent une place circonscrite et sp\u00e9cifique.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn9\" id=\"_ftnref9\">[9]<\/a> Ainsi, la spatialit\u00e9 surmoderne telle que l\u2019envisage Marc Aug\u00e9 et en tant que productrice de non-lieux est-elle donc r\u00e9v\u00e9latrice et symptomatique de toute la violente puissance de dissolution des identit\u00e9s, de l\u2019histoire et des m\u00e9moires. Elle d\u00e9ferle sur les lieux et se r\u00e9v\u00e8le comme grande capacit\u00e9 d\u2019infinies r\u00e9duplications techniques de dispositifs. Ces derniers, artificiellement, colonisent l\u2019espace et s\u2019implantent quasi arbitrairement sur des \u00e9tendues dont l\u2019histoire, la particularit\u00e9 et la \u00ab&nbsp;personnalit\u00e9&nbsp;\u00bb propres sont n\u00e9glig\u00e9es, ni\u00e9es. Les nappes et strates mythologiques ainsi que les complexit\u00e9s des agencements locaux sont non seulement bafou\u00e9es mais rendues insignifiantes et anonymes. Les non-lieux, en niant l\u2019\u00e9paisseur du local et en s\u2019imposant brutalement et d\u2019autorit\u00e9 comme puissance d\u2019homog\u00e9n\u00e9isation, tendent \u00e0 gommer les \u00e9quilibres qui constituent au fond le caract\u00e8re m\u00eame du site et du lieu comme composition et montage complexe o\u00f9 les diff\u00e9rents niveaux de couches et de s\u00e9diments se soutiennent et se r\u00e9pondent mutuellement et subtilement. Ils affaiblissent et brouillent, par la m\u00eame occasion, les coh\u00e9rences globales pour faire de ces nouvelles configurations impos\u00e9es des hallucinations architecturales et urbanistiques. Des r\u00e9sonnements de cymbales vides et bruyantes qui sonnent trop clairs, des explosions dans l\u2019air qui assourdissent les oreilles. Ces hallucinations brillent, br\u00fblent et aveuglent par la violence et l\u2019exc\u00e8s de leurs pr\u00e9tentions tapageuses. N\u00e9anmoins, elles ne parviennent pas \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler la v\u00e9rit\u00e9 et l\u2019authenticit\u00e9 des lieux \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019elles sont de facto ni\u00e9es et violent\u00e9es. \u00c0 ce propos et en contrepoint, on ne peut ne pas penser \u00e0 Henri Lefebvre, citant Marx [d\u00e9j\u00e0\u2026]&nbsp;: \u00ab&nbsp;La grande industrie enl\u00e8ve au travail jusqu\u2019\u00e0 l\u2019apparence du naturel. Elle an\u00e9antit partout le caract\u00e8re naturel en divisant \u00e0 l\u2019extr\u00eame, en ne promulguant que l\u2019unit\u00e9 de l\u2019argent. Elle a remplac\u00e9 les villes naturelles par ces cit\u00e9s industrielles modernes, surgies en une nuit.&nbsp;\u00bb (cf. Id\u00e9ologie allemande, \u0152uvres phil., trad. Molitor, IV, p. 218-219).<a href=\"#_ftn10\" id=\"_ftnref10\">[10]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec l\u2019av\u00e8nement et la multiplication des non-lieux, les villes, de plus en plus, tendent \u00e0 devenir des caricatures sans int\u00e9r\u00eat d\u2019un original lui-m\u00eame perdu et fantasm\u00e9. Des non-lieux qui ayant perdu leur sp\u00e9cificit\u00e9 et leur individualit\u00e9 deviennent des sortes de non-\u00eatres flasques, sans histoire et sans noms propres. Des non-lieux qui in fine n\u2019ont plus ni originalit\u00e9, ni authenticit\u00e9 et donc deviennent plats, lisses et sans asp\u00e9rit\u00e9s. Une ville est un lieu fort et dense qui s\u2019affirme dans et par sa capacit\u00e9 \u00e0 incarner un r\u00eave de lumi\u00e8re et de charme. Le non-lieu urbain a contrario devient un \u00e9l\u00e9ment, au moins, de l\u2019affaiblissement de la ville et du monde sinon de la banalisation qui tend \u00e0 la dissoudre dans les eaux saum\u00e2tres et ti\u00e8des de l\u2019insignifiance. Telle est la caract\u00e9risation aug\u00e9enne du monde des non-lieux&nbsp;: \u00ab&nbsp;Un monde o\u00f9 l\u2019on na\u00eet en clinique et o\u00f9 l\u2019on meurt \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, o\u00f9 se multiplient, en des modalit\u00e9s luxueuses ou inhumaines, les points de transit et les occupations provisoires (les cha\u00eenes d\u2019h\u00f4tels et les squats, les clubs de vacances, les camps de r\u00e9fugi\u00e9s, les bidonvilles promis \u00e0 la casse ou \u00e0 la p\u00e9rennit\u00e9 pourrissante), o\u00f9 se d\u00e9veloppe un r\u00e9seau serr\u00e9 de moyens de transport qui sont aussi des espaces habit\u00e9s o\u00f9 l\u2019habitu\u00e9 des grandes surfaces, des distributeurs automatiques et des cartes de cr\u00e9dits renoue avec les gestes du commerce \u02ba\u00e0 la muette\u02ba, un monde ainsi promis \u00e0 l\u2019individualit\u00e9 solitaire, au passage, au provisoire et \u00e0 l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re, propose \u00e0 l\u2019anthropologue comme aux autres un objet nouveau dont il convient de mesurer les dimensions in\u00e9dites avant de se demander de quel regard il est justiciable.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn11\" id=\"_ftnref11\">[11]<\/a> Les non-lieux donc participent \u00e0 la reconfiguration affaiblissante du monde et de l\u2019\u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale des lieux tout en r\u00e9v\u00e9lant de nouveaux liens \u00e0 la spatialit\u00e9 et \u00e0 la temporalit\u00e9, des rapports qui, par leurs rythmes, leurs formes et leurs alphabets et langages s\u2019efforcent de r\u00e9organiser ou de d\u00e9sorganiser les sch\u00e9mas directeurs ant\u00e9rieurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les performances technologiques qui accompagnent la surmodernit\u00e9 produisent un rapport nouveau \u00e0 l\u2019espace o\u00f9 les lieux comme positivit\u00e9 perdent de leur force originaire, de leur identit\u00e9 et de leur sp\u00e9cificit\u00e9. Le lieu n\u2019est plus primitivement contraignant du fait d\u2019une \u00ab&nbsp;personnalit\u00e9&nbsp;\u00bb qu\u2019il pourrait avoir du fait de son inscription particuli\u00e8rement spatialisante. Avec le non-lieu, les choses se passent comme si du fait de la puissance op\u00e9ratoire des machines on pouvait d\u00e9nouer et d\u00e9faire les forces archa\u00efques&nbsp; d\u2019enracinement et de maintien des \u00e9quilibres g\u00e9n\u00e9raux qui organisent le monde. Les lois, les rep\u00e8res, les cadres, et les limites qui d\u00e9finissent le lieu comme bassin d\u2019accueil devenaient inop\u00e9rants. L\u2019arbitraire semble \u00eatre la r\u00e8gle qui r\u00e9git le fait de se placer et a fortiori, de se d\u00e9placer. Le non-lieu nous inscrit dans le d\u00e9sordre du vertige et de la crise permanente. La configuration critique de l\u2019espace qui en r\u00e9sulte ouvre sur toutes sortes de paradigmes \u00e0 partir desquels repenser l\u2019histoire et l\u2019action dans un lieu reste marqu\u00e9 par l\u2019al\u00e9atoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, par del\u00e0 l\u2019approche canonique du non-lieu propos\u00e9e et \u00e9tudi\u00e9e par Marc Aug\u00e9, la notion de non-lieux se d\u00e9cline suivant plusieurs cas. Certains non-lieux \u00e9mergents ont \u00e9t\u00e9 rendus possibles par les performances num\u00e9riques du cybermonde. La topologie des univers virtuels ouvre d\u2019infinies possibilit\u00e9s aux pratiquants qui nagent ou naviguent dans ces \u00e9tendues et profondeurs. Les temps surmodernes co\u00efncident avec la navigation via les cyber-nefs dans et \u00e0 travers des oc\u00e9ans virtuels qui sont des mondes \u00ab&nbsp;sauvages&nbsp;\u00bb \u00e0 peine balis\u00e9s et arpent\u00e9s. Ils sont infiniment fascinants et ouverts \u00e0 de nouveaux types d\u2019aventuriers qu\u2019ils soient conqu\u00e9rants ou d\u00e9linquants au regard des ordres, normes et l\u00e9galit\u00e9s du monde moderne canonique. L\u2019horizon du Far-west n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi grand, aussi ouvert et situ\u00e9 aussi loin. On peut y plonger, y naviguer, s\u2019y perdre et s\u2019y \u00ab&nbsp;terrer&nbsp;\u00bb ou s\u2019y retrouver par affinit\u00e9s dans de discrets plis, replis, grottes et anfractuosit\u00e9s d\u2019o\u00f9 l\u2019on peut toujours resurgir aussi promptement que l\u2019on peut y dispara\u00eetre. Les nouveaux pirates, qu\u2019ils soient hackers ou membres de tous ces groupuscules, organisations et \u00ab&nbsp;sectes&nbsp;\u00bb qui pullulent et op\u00e8rent \u00e0 partir de ces nouvelles marges et p\u00e9riph\u00e9ries ont montr\u00e9 avec force leur capacit\u00e9 \u00e0 interf\u00e9rer efficacement avec le monde ordinaire et concret. De l\u00e0 o\u00f9 ils se trouvent, ils peuvent toujours perturber, d\u00e9tourner et bloquer les flux mat\u00e9riels et immat\u00e9riels, les circulations aussi bien des informations que des cargos et containers de marchandises. Mais, pr\u00e9cis\u00e9ment, \u00e0 l\u2019aube du nouvel \u00e2ge cybern\u00e9tique dans lequel nous sommes entr\u00e9s, la question du lieu se repose encore avec force. O\u00f9 donc se trouvent et se tiennent les nouveaux protagonistes&nbsp;? Quelle police pour les contr\u00f4ler, les identifier et \u00e9ventuellement les arr\u00eater&nbsp;? Selon quelles juridictions et proc\u00e9dures interpeller les nouveaux capitaines Barberousse et leurs flottes fant\u00f4mes qui ne cessent de croiser dans les nouvelles mers et d\u2019ainsi menacer l\u2019ordre des empires d\u00e9clinants&nbsp;? Les formes originales de d\u00e9linquance mais aussi les nouveaux h\u00e9ros, aventuriers, porteurs de richesses et peut-\u00eatre de formules in\u00e9dites pour mieux vivre et gu\u00e9rir sont encore \u00e0 discerner dans les balbutiements de leurs langages, leur \u00e9thique et leurs gestes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des hackers, pirates, aventuriers, savants, h\u00e9r\u00e9tiques, po\u00e8tes, voyants, explorateurs et exp\u00e9rimentateurs de toutes sortes restent actifs et vigilants. Ils sont tapis et aux aguets dans les sinuosit\u00e9s et anfractuosit\u00e9s du cyber-espace. Eux, passe-murailles, voient plus et mieux, dans la nuit et \u00e0 travers les murs des maisons. Ils sont le sympt\u00f4me des temps qui viennent et qui sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Protagonistes des espaces \u00ab&nbsp;anti-topiques&nbsp;\u00bb, alter-topique, tous ces marginaux qui r\u00e9agissent \u00e0 partir des non-lieux profonds, insondables, nocturnes, sauvages et p\u00e9riph\u00e9riques sont des acteurs majeurs dont il faudra tracer et d\u00e9coder les signes. Ces arpenteurs d\u2019espaces et de territoires dessinent et esquissent, avec la passion des d\u00e9couvreurs, les univers de l\u2019avenir. Ces mondes en g\u00e9sine ne sont pas vou\u00e9s \u00e0 rester dans la dimension \u00e9trange du non-lieu. Ils peuvent surgir au c\u0153ur des cit\u00e9s. Le non-lieu peut toujours faire place. Le solide, le liquide, l\u2019a\u00e9rien se croisent et se recombinent en permanence pour faire \u00e9merger des figures et dispositifs baroques aux qualit\u00e9s nouvelles et in\u00e9dites. Ils sont capables de faire \u00e9v\u00e9nement dans l\u2019ordre de l\u2019historique en traduisant dans les faits concrets ce qui s\u2019est \u00e9labor\u00e9 dans les profondeurs nocturnes du virtuel. L\u2019insularit\u00e9 comme \u00e9mergence devient lieu-carrefour o\u00f9 se rejoignent en des configurations in\u00e9dites, des potentialit\u00e9s \u00e9tranges. L\u2019ancien et le nouveau, l\u2019habituel et l\u2019in\u00e9dit s\u2019hybrident dans des formes et moyens jusque-l\u00e0 impens\u00e9s voire impensables dans l\u2019ordre et la discipline du paradigme ancien. \u00ab&nbsp;Il est bien connu, \u00e9crit Gilles Deleuze, comme mythe du d\u00e9luge. L\u2019arche s\u2019arr\u00eate au seul endroit de la terre qui n\u2019est pas submerg\u00e9, lieu circulaire et sacr\u00e9 d\u2019o\u00f9 le monde recommence. C\u2019est une \u00eele ou une montagne, les deux \u00e0 la fois, l\u2019\u00eele est une montagne marine, la montagne, une \u00eele encore s\u00e8che.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn12\" id=\"_ftnref12\">[12]<\/a> La figure de l\u2019\u00eele comme surgissement (\u00e9ruption) issue des fonds nocturnes dit la force des liens virtuel-r\u00e9el qui peuvent s\u2019organiser \u00e0 partir de ce lieu contre l\u2019id\u00e9e ordinaire d\u2019insularit\u00e9 et par-del\u00e0 le diff\u00e9rentiel virtuel-r\u00e9el en termes de fonctionnement. Ainsi, l\u2019exemple de \u00ab&nbsp;l\u2019occupation de la place Tahrir au Caire a [-t-elle] \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 2011 comme l\u2019une de ces \u00e9ruptions sous-marines&nbsp;: elle a surgit du monde virtuel, des \u00e9changes g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par des r\u00e9seaux sociaux (Facebook, Twitter) et par les acteurs immerg\u00e9s dans la toile num\u00e9rique. Comme si la fluidit\u00e9 souterraine du virtuel devait s\u2019actualiser dans cette place, un espace vide, une agora contemporaine faite de goudron, de bitume et de poussi\u00e8re, et se concr\u00e9tiser dans un milieu physique permettant le rassemblement humain.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn13\" id=\"_ftnref13\">[13]<\/a> Le non-lieu cybern\u00e9tique devient un \u00ab&nbsp;lieu&nbsp;\u00bb o\u00f9 se fomente des actions en amont du lieu. Quant au lieu, il tend \u00e0 devenir l\u2019aval du \u00ab&nbsp;lieu cybern\u00e9tique&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le non-lieu est \u00e9galement envisageable diff\u00e9remment, de mani\u00e8re plus tragique, \u00e0 partir de la perspective des dynamiques disruptives de l\u2019histoire. Les lieux comme site d\u2019implantation semblent \u00eatre des si\u00e8ges inexpugnables. Ils semblent solidement ancr\u00e9s et enracin\u00e9s au sol. Lieux fortement identifi\u00e9s, ils semblent d\u00e9sormais se fondre et se confondre avec leur site. L\u2019antiquit\u00e9 de leur installation m\u00eame est souvent aur\u00e9ol\u00e9e de mythes qui les assurent et les mettent, au besoin, \u00e0 l\u2019abri du doute que peut parfois insinuer la condition historique. Un doute-poison qui malignement fissure les \u00e9difices humains. Les lieux font litt\u00e9ralement souche et scellent le bassin qui porte la demeure des hommes. Et pourtant, ils peuvent se dissoudre, br\u00fbler et \u00eatre r\u00e9duit en fum\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les civilisations humaines peuvent aussi se lire comme une intrigue pyrographique. L\u2019histoire co\u00efncide avec une infra-histoire du feu et de la fum\u00e9e, de la cendre, de la suie, de la boue et de la poussi\u00e8re. Un des marqueurs paradoxaux et les plus constants de ce que b\u00e2tit la prodigieuse patience des ardeurs et des passions humaines est certainement la ruine restante&nbsp;: humble ou grandiose. Les guerres, les conflits et peut-\u00eatre aussi les vanit\u00e9s ou les spasmes furieux de la nature se piquent de mettre \u00e0 bas, de d\u00e9chausser de leurs \u00e9chasses, les cit\u00e9s orgueilleusement dress\u00e9es. Les voil\u00e0 \u00e0 genoux, \u00e0 la renverse, \u00e9tal\u00e9es, prises dans le gris poussi\u00e9reux de la piti\u00e9. Des villes, nagu\u00e8re orgueil des citadins, sont l\u00e0 maintenant d\u00e9compos\u00e9es, honteuses et tristes. Des lieux pr\u00e9tendus inexpugnables peuvent \u00eatre, l\u2019instant d\u2019un battement de cils, d\u00e9truits, ras\u00e9s, et dissous&nbsp;; rabot\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 partir des exp\u00e9rimentations artistiques auxquelles s\u2019adonne Claudio Parmiggiano et auxquelles il donne le nom de delocazione et qui consistent en \u00ab&nbsp;la transformation d\u2019un site environnant (son air, son brouillard, son atmosph\u00e8re particuli\u00e8re) en paysage de la psych\u00e9, en caract\u00e8re stylistique, en empreinte de l\u2019intimit\u00e9&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn14\" id=\"_ftnref14\">[14]<\/a>, il est possible de penser, avec Georges Didi-Huberman, la notion de non-lieu en lien avec les aventures et les histoires des espaces urbains. Ces aventures r\u00e9v\u00e8lent des lieux urbains toujours ayant affinit\u00e9s avec le pr\u00e9caire. \u00c9minemment \u00e9branlables sont-ils. Et Claudio Parmiggiano d\u2019\u00e9voquer sa m\u00e9thode avec, au c\u0153ur et dans la m\u00e9moire, le souvenir du bombardement de la ville d\u2019Hiroshima&nbsp;: une autre entr\u00e9e dans la modernit\u00e9 ruineuse et fumante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Delocazione&nbsp;: poussi\u00e8re et fum\u00e9e. J\u2019avais expos\u00e9 des espaces nus, d\u00e9pouill\u00e9s, o\u00f9 la seule pr\u00e9sence \u00e9tait l\u2019absence, l\u2019empreinte sur les murs de tout ce qui \u00e9tait pass\u00e9 par l\u00e0, les ombres des choses que ces lieux avaient abrit\u00e9es (le ombre delle cose che questi luoghi avevano custodito). Les mat\u00e9riaux pour r\u00e9aliser ces espaces (ambienti), poussi\u00e8re, suie et fum\u00e9e, contribuaient \u00e0 cr\u00e9er le climat d\u2019un lieu abandonn\u00e9 par les hommes, exactement comme apr\u00e8s un incendie, un climat de ville morte (un clima di citt\u00e0 morta). Il ne restait que les ombres des choses, presque les ectoplasmes de formes disparues, \u00e9vanouies, comme les ombres des corps vaporis\u00e9s sur les murs (dissolti sui muri) d\u2019Hiroshima.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn15\" id=\"_ftnref15\">[15]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces consid\u00e9rations en phase avec l\u2019histoire comme trag\u00e9die ne cessent d\u2019accuser les lieux comme toujours possiblement fragiles et \u00e9vanescents. Gonfl\u00e9s d\u2019orgueil, gloire des civilisations, ils peuvent, \u00e0 tout moment, pour un signe, pour un oui ou pour un non, politique, id\u00e9ologique ou \u00e9conomique \u00eatre \u00e9ventr\u00e9s et trahir, laisser fuir la suie, la boue et la poussi\u00e8re qui les composent. Philippe Madec, architecte et philosophe, en un petit livre vif et saisissant, aura su d\u00e9peindre ces ambiances d\u00e9sol\u00e9es de d\u00e9vastation qui tombent sur les villes fractur\u00e9es. Elles traduisent, au fond, toute la fragilit\u00e9 des espaces b\u00e2tis d\u00e9sormais litt\u00e9ralement d\u00e9lit\u00e9s, effac\u00e9s. Philippe Madec pose la question&nbsp;: \u00ab&nbsp;D\u00e9truire ou tuer. Troublante \u00e9quation que la d\u00e9mence d\u00e9vastatrice de l\u2019homme a rendue chronique. Faut-il admettre le principe d\u2019urbanicide, de massacre rituel des villes qu\u2019\u00e9voque Bogdan Bogdanovic, ancien maire de Sarajevo&nbsp;? [\u2026] Faut-il croire en la violence rustre d\u2019une pure campagne contre la ville, cette \u02bab\u00e2tarde\u02ba qui serait \u00e0 la source sale de tous les maux&nbsp;? Les r\u00e9volutionnaires sovi\u00e9tiques le pensaient d\u00e9j\u00e0, d\u00e9surbanistes qui, au lendemain de la R\u00e9volution d\u2019Octobre, ordonnaient la dissolution des villes, symboles de l\u2019accumulation capitaliste, au long de lignes infinies sur l\u2019a-plat des territoires. Il fallait dessaisir la ville de son lieu.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn16\" id=\"_ftnref16\">[16]<\/a> Les choses semblent se d\u00e9rouler comme si investir les lieux \u00e9tait un geste qui comportait une mal\u00e9diction. T\u00f4t ou tard, le lieu semble \u00eatre appel\u00e9 \u00e0 sa v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 la destruction. Comme si la ruine est l\u2019avenir cach\u00e9 qui fomente le lieu. \u00ab&nbsp;Les ruines, \u00e9crit encore Madec, proclament \u00e0 quel point d\u00e9truire porte sens, et \u00e0 quel point les symboles n\u2019y sont jamais \u00e9trangers. Raser Babel, abattre les murailles de J\u00e9richo, \u00e9radiquer Sodome et Gomorrhe, incendier Pers\u00e9polis, d\u00e9truire Carthage, piller Rome, saccager Constantinople, faire c\u00e9der J\u00e9rusalem, prendre la Bastille, le palais d\u2019Hiver, emporter Stalingrad, bombarder la cit\u00e9 imp\u00e9riale de Hu\u00ea, abattre le mur de Berlin, ruiner la cath\u00e9drale de Mogadiscio, dynamiter les Bouddhas afghans, pulv\u00e9riser les Twins Towers.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn17\" id=\"_ftnref17\">[17]<\/a> L\u2019arch\u00e9ologie comme science et art de la ruine est une infra-histoire des villes et cit\u00e9s humaines.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 travers l\u2019histoire, la liste est interminable des villes flamb\u00e9es qui, consum\u00e9es, d\u00e9compos\u00e9es, ont sombr\u00e9. Pourtant comme ph\u00e9nom\u00e8ne, les villes r\u00e9sistent et ne cessent de rena\u00eetre au jour d\u2019une histoire oublieuse et ent\u00eat\u00e9e qui oscille entre drame et f\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est, \u00e0 cet effet, des points g\u00e9ographiques o\u00f9 les flux d\u2019informations, d\u2019images et de signes se concentrent \u00e0 telle enseigne que des villes sp\u00e9ciales s\u2019y constituent et forment des points nodaux hyper-connect\u00e9s d\u2019une particuli\u00e8re puissance, force et intensit\u00e9. Au regard des non-lieux, ces lieux-l\u00e0, hypertrophi\u00e9s, surd\u00e9termin\u00e9s, surinvestis et hyperboliques, ne sont pas, \u00e0 leur tour, sans poser de questions quant \u00e0 leur habitabilit\u00e9 et \u00e0 leur capacit\u00e9 \u00e0 encore \u00eatre des lieux o\u00f9 des relations, une identit\u00e9, une m\u00e9moire et une histoire d\u2019hommes sont encore possibles ou pensables. Si les non-lieux examin\u00e9s plus haut tendent \u00e0 s\u2019inscrire dans une relation probl\u00e9matique avec l\u2019humanit\u00e9, il y a aussi de l\u2019inhumain qui hante ces hyper-lieux o\u00f9, la terre elle-m\u00eame semble se dissoudre, se liqu\u00e9fier au profit d\u2019une hyper-virtualisation, d\u2019une quasi-dissolution des choses et des \u00eatres dans les profondeurs et les vertiges du bain num\u00e9rique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>L\u2019hyper-lieu&nbsp;: l\u2019infini miroitement ou la surmodernit\u00e9 comme idol\u00e2trie et ivresse du sp\u00e9culaire<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les hyper-lieux apparaissent aujourd\u2019hui comme les lieux embl\u00e9matiques et tot\u00e9miques de notre modernit\u00e9. Lieux particuli\u00e8rement denses et intenses, o\u00f9 tout y est hyperbolique et strident. De ces lieux, il est dit que tout le monde est r\u00e9put\u00e9 vouloir y \u00eatre&nbsp;: the place to be. Ces lieux embl\u00e9matiques sont particuli\u00e8rement symptomatiques de l\u2019imaginaire n\u00e9olib\u00e9ral, hyper-connect\u00e9s. Ils sont aussi bien des points de jonction des flux de touristes que de convergence des flux financiers et des capitaux de toutes sortes. Ils b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019une image ayant un fort coefficient de rayonnement. Lieux nimb\u00e9s et aur\u00e9ol\u00e9s de lumi\u00e8re qui semblent \u00ab&nbsp;toucher&nbsp;\u00bb ceux qui foulent leurs pav\u00e9s. Par la \u00ab&nbsp;gr\u00e2ce&nbsp;\u00bb cumul\u00e9es du battage m\u00e9diatique, des outils num\u00e9riques et informatiques, le d\u00e9filement continu d\u2019images de tels lieux circule dans le monde. On y photographie et on s\u2019y photographie se photographiant alors que des images de soi sont de temps \u00e0 autre refl\u00e9t\u00e9es sur les \u00e9crans g\u00e9ants qui m\u00ealent aussi bien des images du lieu que des extraits de l\u2019actualit\u00e9 du monde. Et l\u2019on diffuse encore et encore. Et chacun, \u00e0 son tour, diffuse imm\u00e9diatement aupr\u00e8s des membres de son propre r\u00e9seau d\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;amis&nbsp;\u00bb et de \u00ab&nbsp;followers&nbsp;\u00bb. A en croire certains, ce serait l\u00e0 une exp\u00e9rience particuli\u00e8rement enthousiasmante. Pour Michel Lussault, analyste et grand chantre des hyper-lieux du monde capitaliste et n\u00e9olib\u00e9ral en ses r\u00e9seaux de villes-phares (Singapour, Duba\u00ef, Hong-Kong, Astana, Venise, Pudong\u2026), le \u00ab&nbsp;plateau de t\u00e9l\u00e9vision globalis\u00e9 \u00e0 ciel ouvert&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn18\" id=\"_ftnref18\">[18]<\/a> qu\u2019est Time-Square \u00e0 New-york est le parangon de l\u2019hyper-lieu. Une \u00ab&nbsp;place sp\u00e9culaire [qui] constitue une parfaite expression de la \u02baspectacularisation\u02ba qui fonde le fonctionnement des grands centres et hubs m\u00e9tro-m\u00e9gapolitains. Tout peut et doit \u00eatre source de spectacle et d\u2019\u00e9motions pour et par chacun. Times Square est con\u00e7u comme un vecteur d\u2019exp\u00e9rience individuelle et collective&nbsp;: il propose une interactivit\u00e9 ludique et sensorielle, visant \u00e0 \u00e9mouvoir&nbsp;; il n\u2019est porteur d\u2019aucun autre projet que celui de l\u2019adh\u00e9sion au syst\u00e8me qui permet de le r\u00e9aliser.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn19\" id=\"_ftnref19\">[19]<\/a> Les hyper-lieux diss\u00e9min\u00e9s \u00e0 travers la plan\u00e8te sont des points encha\u00een\u00e9s formant r\u00e9seau et qui proposent \u00e0 la communaut\u00e9 des adh\u00e9rents du mode globalis\u00e9 d\u2019existence, des exp\u00e9riences d\u2019intensification et de densification enthousiasmantes des \u00e9motions et des instants de la vie. L\u2019hyper-lieu aurait la vertu d\u2019enlever l\u2019individu \u00e0 la terre ferme pour l\u2019\u00e9lever et le placer dans une situation d\u2019apesanteur ou dans une bulle d\u2019air conditionn\u00e9 o\u00f9 il \u00e9volue dans le plaisir, la s\u00e9curit\u00e9, le r\u00eave, l\u2019excitation\u2026 En ces lieux, bulles de surconsommation, tout est marqu\u00e9 et v\u00e9cu sous le sceau de l\u2019exc\u00e8s, de l\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;hyper&nbsp;\u00bb&nbsp;: surcumul incessant de r\u00e9alit\u00e9s mat\u00e9rielles et immat\u00e9rielles, hyper-spatialit\u00e9 ou adh\u00e9sion totale au miracle de l\u2019hyper-connection&nbsp;: on est toujours, au m\u00eame instant ici et ailleurs (ubiquit\u00e9 m\u00e9diatique), hyper-scalarit\u00e9&nbsp;: toutes les \u00e9chelles de la co-pr\u00e9sence fonctionnent simultan\u00e9ment (local, r\u00e9gional, national, mondial), abolition des fronti\u00e8res classiques de l\u2019exp\u00e9rientiel (individuel\/collectif) pour ouvrir sur une exp\u00e9rience totale qui tend \u00e0 mobiliser et \u00e0 fondre ses diff\u00e9rents paliers en une collusion excitante. Les adeptes de ces hyper-lieux y obtiendraient la r\u00e9v\u00e9lation de la conscience d\u2019une affinit\u00e9 spatiale (\u00ab&nbsp;nos co-habitants de Times Square se d\u00e9couvrent \u00ab&nbsp;familiers&nbsp;\u00bb par l\u2019exp\u00e9rience du lieu.\u00bb)<a href=\"#_ftn20\" id=\"_ftnref20\">[20]<\/a> Michel Lussault semble d\u00e9crire et penser l\u2019hyper-lieu suivant le mod\u00e8le \u00e9vang\u00e9lique de la transfiguration. Sur cette \u00e9minence qu\u2019est le Mont Thabor, les disciples de J\u00e9sus sont pris dans le vertige de la transfiguration des choses et des \u00eatres. L\u2019\u00e9ternit\u00e9 et le temps co\u00efncident et suspendent les normes de la vie ordinaire. Ils flottent et baignent tellement dans l\u2019extraordinaire qu\u2019ils en oublient jusqu\u2019\u00e0 l\u2019id\u00e9e de redescendre sur terre, dans la vall\u00e9e des larmes\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toute cette euphorie ne peut cependant occulter durablement un fait ind\u00e9niable. L\u2019hyper-lieu est d\u2019abord et surtout la r\u00e9alisation et la concr\u00e9tisation en un lieu d\u2019une puissante op\u00e9ration immobili\u00e8re o\u00f9 le prix du m\u00e8tre-carr\u00e9 s\u2019envole aussi haut que la hauteur des gratte-ciels. C\u2019est l\u2019\u00e9rection d\u2019un temple \u00e0 la gloire de l\u2019ordre n\u00e9olib\u00e9ral et du capitalisme triomphant. C\u2019est une machine \u00e0 reluire&nbsp;: miroiter, refl\u00e9ter, illusionner et faire r\u00eaver. L\u2019hyper-lieu comme bulle s\u2019int\u00e8gre mal dans l\u2019espace en ce qu\u2019il cache mal l\u2019aridit\u00e9 et la d\u00e9solation qui l\u2019environne voire qu\u2019il engendre r\u00e9trospectivement. Dans le mouvement m\u00eame o\u00f9 il triomphe, il signifie et r\u00e9v\u00e8le par contraste la discrimination de masses exclues, toujours plus importantes, qui, faute d\u2019argent ou de capital, ne peuvent participer et vivre ces magnifiques exp\u00e9riences enthousiasmantes tant vant\u00e9es. L\u2019entr\u00e9e de l\u2019hyper-lieu est une \u00ab&nbsp;porte \u00e9troite&nbsp;\u00bb par laquelle n\u2019entrent que les forts et les puissants. En cela, l\u2019hyper-lieu, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, est une machine \u00e0 exclure ceux qui pr\u00e9cis\u00e9ment, ne sont pas dans l\u2019\u00ab&nbsp;hyper&nbsp;\u00bb et qui pourtant sont\u2026 \u00ab&nbsp;hyper-nombreux&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En produisant ces hyper-lieux comme th\u00e9\u00e2tres et machines hyper-sp\u00e9culaires, ces \u00ab&nbsp;villes en apesanteur&nbsp;\u00bb (Saskia Sassen)<a href=\"#_ftn21\" id=\"_ftnref21\">[21]<\/a> participent \u00e0 une fluidisation, une abstractisation et une artificialisation extr\u00eame de la vie qui la vide de la dimension d\u2019exp\u00e9rience et de son authenticit\u00e9. Le d\u00e9risoire port\u00e9 \u00e0 son point paroxystique. C\u2019est en cela que les hyper-lieux, tels que nous pouvons les voir se d\u00e9ployer \u00e0 travers le monde (Duba\u00ef, Las Vegas\u2026), rel\u00e8vent d\u2019une critique politique et sociale radicale qui permettrait de les repenser suivant un nouvel ordre urbain. Avec et \u00e0 partir de Henri Lefebvre on peut puiser l\u2019inspiration et penser des orientations afin de mener et de construire cette mise en crise analytique&nbsp;: \u00ab&nbsp;le capitalisme semble \u00e0 bout de souffle.<a href=\"#_ftn22\" id=\"_ftnref22\">[22]<\/a> Il a trouv\u00e9 une inspiration nouvelle dans la conqu\u00eate de l\u2019espace, en terme triviaux, dans la sp\u00e9culation immobili\u00e8re, dans les grands travaux (\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des villes et en dehors), dans l\u2019achat et la vente de l\u2019espace&nbsp;: Et \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale. [\u2026] L\u2019urbanisme couvre cette gigantesque op\u00e9ration. Il en dissimule les traits fondamentaux, le sens et la finalit\u00e9. Il cache sous une apparence positive, humaniste, technologique, la strat\u00e9gie capitaliste&nbsp;: l\u2019emprise sur l\u2019espace, la lutte contre la baisse tendancielle du profit moyen, etc.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn23\" id=\"_ftnref23\">[23]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En r\u00e9action aux non-lieux et hyper-lieux, penser le tiers-lieu peut \u00eatre une mani\u00e8re de rouvrir et de conjuguer diff\u00e9remment des valeurs de la ville au moment o\u00f9 cette derni\u00e8re se trouve \u00e0 un carrefour d\u00e9cisif et historique et o\u00f9 elle est somm\u00e9e de se r\u00e9inventer afin de relever intelligemment les d\u00e9fis de l\u2019\u00e2ge nouveau dans lequel elle entre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Le tiers-lieu&nbsp;: milieu exp\u00e9rimental, espace-laboratoire de r\u00e9invention des formules pour une autre urbanit\u00e9<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au moment o\u00f9 l\u2019exp\u00e9rience urbaine aborde un nouvel \u00e2ge marqu\u00e9 par la r\u00e9volution num\u00e9rique et ses profondes mutations dans l\u2019ordre non seulement de l\u2019urbain mais aussi dans la restructuration g\u00e9n\u00e9rale du monde social, les rapports aussi bien \u00e0 l\u2019espace, au temps, aux autres qu\u2019au monde s\u2019en trouveront transform\u00e9s. Quelle signification prendra la ville lorsque l\u2019espace-lieu qui fonde son \u00eatre m\u00eame, son cadre, sa m\u00e9moire, son identit\u00e9 se trouve \u00e0 ce point modifi\u00e9 et travers\u00e9 par tant de facteurs de mutation&nbsp;? Contre les esprits chagrins, il est possible de poser qu\u2019au fond, cette situation, aussi d\u00e9routante puisse-t-elle sembler, ram\u00e8ne la ville \u00e0 ce qu\u2019elle a toujours \u00e9t\u00e9&nbsp;: un point critique, un milieu d\u2019exp\u00e9rimentation, un laboratoire aussi bien qu\u2019une \u00e9laboration de crise. Il nous est donn\u00e9 de contribuer et d\u2019assister \u00e0 la \u00ab&nbsp;r\u00e9alisation&nbsp;\u00bb d\u2019initiatives qui sont le prolongement des \u00e9changes virtuels. L\u2019irruption du virtuel fonctionne comme un acc\u00e9l\u00e9rateur d\u2019initiatives. Elle subvertit et rend plus subtils les anciens modes d\u2019\u00e9changes et les distributions classiques entre public et priv\u00e9, ici et ailleurs, propri\u00e9t\u00e9 et partage. La ville comme lieu-machine autant que lieu-r\u00e9seau a toujours fait une place importante \u00e0 la circulation et \u00e0 la notion d\u2019organisation et d\u2019interconnection des r\u00e9seaux. Avec la r\u00e9volution num\u00e9rique, ces notions tendront de plus en plus \u00e0 fonctionner selon un nouveau r\u00e9gime qui a pour cons\u00e9quence la transformation de l\u2019ensemble des mani\u00e8res de la soci\u00e9t\u00e9. La place est de plus en plus ouverte pour l\u2019exp\u00e9rimentation des \u00ab&nbsp;contre-fa\u00e7ons&nbsp;\u00bb (Michel de Certeau)<a href=\"#_ftn24\" id=\"_ftnref24\">[24]<\/a> d\u2019agir, plus g\u00e9n\u00e9reuses et moins abstraites. Pr\u00eat, partage, \u00e9change, location, entraide, exp\u00e9rience, discussion, convivialit\u00e9, horizontalit\u00e9, coop\u00e9ration, b\u00e9n\u00e9volat\u2026, \u00ab&nbsp;le tiers-lieu \u00e9merge [\u2026] comme un emplacement dans l\u2019espace o\u00f9 des individus cr\u00e9ent un milieu \u00e9conomique, technique, social et culturel \u00e0 leur mesure. [Il est une exp\u00e9rimentation en guise de recherche et de proposition-r\u00e9ponse] Lorsque les institutions ne sont plus \u00e0 m\u00eame de r\u00e9pondre aux attentes, aux normes, aux capacit\u00e9s d\u2019une population ou \u00e0 son environnement, un jeu de n\u00e9gociation se met en place pour faire \u00e9voluer les r\u00e8gles.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn25\" id=\"_ftnref25\">[25]<\/a> Le tiers-lieu signe la renaissance de l\u2019individu cr\u00e9ateur qui d\u00e9sire et veut intervenir dans le mouvement de son espace social. Non plus subir mais entrer en conversation et enrichir les ressources disponibles dans la ville et \u00eatre ressourc\u00e9 par le monde que l\u2019on irrigue \u00e0 son tour. Le tiers-lieu comme croisement de norias. \u00ab&nbsp;Dans les tiers-lieux, les individus [\u2026] d\u00e9montent, cherchent \u00e0 comprendre, d\u00e9tournent des machines, des pratiques, des syst\u00e8mes ou des institutions&nbsp;; ils leur apportent de nouvelles fonctions et fonctionnalit\u00e9s, taill\u00e9es sur mesure et en perp\u00e9tuel ajustement avec leur environnement. Une r\u00e9silience transformatrice pour vivre mieux.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn26\" id=\"_ftnref26\">[26]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fid\u00e8le \u00e0 son histoire qui la constitue comme milieu de questionnement, d\u2019invention, de critique, d\u2019abstraction et de production de signes, la ville, comme milieu f\u00e9cond ouvre, avec le tiers-lieu, une nouvelle page de son devenir possible. Elle peut \u00eatre envisag\u00e9e comme un tiers-lieu en devenir. La ville comme un espace-capteur, o\u00f9 se croisent et s\u2019inter-f\u00e9condent la diversit\u00e9 des potentialit\u00e9s issues du non-lieu, de l\u2019hyper-lieu et du lieu canonique&nbsp;; un lieu d\u2019exp\u00e9rimentation permanente. L\u00e0 o\u00f9 le village comme figure est le lieu qui pr\u00e9f\u00e9rentiellement pl\u00e9biscite et cultive le maintien de la tradition, des habitudes, la ville a toujours \u00e9t\u00e9 le lieu par excellence de l\u2019\u00e9v\u00e9nement donc de l\u2019ouverture, parfois brutale, de s\u00e9quences nouvelles et d\u2019espaces alternatifs, d\u2019invention de nouvelles mani\u00e8res aussi bien de faire que d\u2019\u00eatre. \u00c9changes, partages, collaboration, gratuit\u00e9 rendus possibles par de nouveaux outils, de nouvelles m\u00e9diations technologiques et surtout des mani\u00e8res originales de s\u2019en approprier, qui diminuent les interm\u00e9diaires et rendent les individus plus libres et plus performants dans leurs initiatives et leur imagination. Ainsi les modes nouveaux de r\u00e9appropriation de l\u2019espace urbain r\u00e9v\u00e8lent-ils diff\u00e9remment la ville \u00e0 elle-m\u00eame et au monde. La cr\u00e9ativit\u00e9 aussi bien que l\u2019intelligence des individus qui dialoguent plus et mieux avec le monde ouvrent plus largement les citoyens, les murs et les fronti\u00e8res de la ville de mani\u00e8re, jusque-l\u00e0, in\u00e9dite. Il y a donc besoin de r\u00e9\u00e9laborer autrement et diff\u00e9remment l\u2019art et l\u2019exp\u00e9rience de la vie commune. Il y a besoin de repenser l\u2019id\u00e9e de ville en la r\u00e9ajustant aux rythmes des mouvements qui poussent et forcent en elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La discussion nouvelle qui s\u2019ouvre inaugure une s\u00e9quence historique longue o\u00f9 \u00ab&nbsp;l\u2019animal politique&nbsp;\u00bb est convoqu\u00e9 \u00e0 repenser, une fois encore, la cit\u00e9 de l\u2019avenir. Quelle coh\u00e9rence lui donner&nbsp;? Comment int\u00e9grer le plus possible les performances et les possibilit\u00e9s de la r\u00e9volution cybern\u00e9tique avec l\u2019identit\u00e9 des villes&nbsp;? Entre murs et portes de la cit\u00e9, comment conjuguer la possibilit\u00e9 de villes qui soient \u00e0 la fois ouvertes et enracin\u00e9es, dynamiques et stables&nbsp;? Autrement dit comment faire pour que les villes soient au rendez-vous de l\u2019avenir sans perdre leur \u00e2me&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les r\u00e9ponses devraient surgir au croisement de s\u00e9ries de d\u00e9bats \u00e0 synth\u00e9tiser et de choix politiques et historiques \u00e0 faire. La r\u00e9volution num\u00e9rique peut ouvrir sur une soci\u00e9t\u00e9 (tr\u00e8s visible dans l\u2019organisation et l\u2019ordonnancement des villes) o\u00f9 de nouvelles \u00e9lites et aristocraties qui s\u2019arrogent toutes sortes de privil\u00e8ges pourraient conqu\u00e9rir l\u2019espace et les centres d\u00e9cisifs de la soci\u00e9t\u00e9 contre de nouvelles masses de serfs qui se perdraient dans la nuit des marges et de l\u2019\u00e9ternelle servitude g\u00e9n\u00e9rant, pour l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9, anxi\u00e9t\u00e9 et hantise&nbsp;: parano\u00efa s\u00e9curitaire. La toxicit\u00e9 d\u2019une telle approche semble \u00e9vidente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est possible \u00e9galement de penser audacieusement une soci\u00e9t\u00e9 plus juste o\u00f9 la r\u00e9volution num\u00e9rique, plut\u00f4t que de, facilement, privil\u00e9gier la caste de la \u00ab&nbsp;classe cr\u00e9ative&nbsp;\u00bb, comme on la surnomme d\u00e9j\u00e0, pourrait courageusement miser sur un mod\u00e8le qui fasse v\u00e9ritablement \u00e9v\u00e9nement et qui soit sensible \u00e0 des orientations plus largement et diversement cr\u00e9atives pour inventer une nouvelle civilisation. Non pas \u00ab&nbsp;la caste-classe cr\u00e9atrice&nbsp;\u00bb au sens de Richard Florida<a href=\"#_ftn27\" id=\"_ftnref27\">[27]<\/a> et ses amis mais une ouverture qui g\u00e9n\u00e9reusement valorise toutes les cr\u00e9ativit\u00e9s et qui fasse de la place, en ville, \u00e0 toutes les pr\u00e9sences et toutes les diff\u00e9rences qui, comme toujours, sont le meilleur ferment contre la monoculture st\u00e9rile et pauvre. Contre donc l\u2019id\u00e9e falsifi\u00e9e d\u2019une cr\u00e9ativit\u00e9 r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 une autoproclam\u00e9e \u00ab&nbsp;classe cr\u00e9ative&nbsp;\u00bb qui monopoliserait l\u2019acc\u00e8s aux sources et aux formes de l\u2019inspiration, une cit\u00e9 qui, gr\u00e2ce \u00e0 une culture de la co-cr\u00e9ation, du partage, de l\u2019\u00e9change et de l\u2019innovation tous azimuts ouvrirait v\u00e9ritablement \u00e0 de nouveaux possibles et \u00e0 un vrai renouvellement des exp\u00e9riences et des formules du commun. La cit\u00e9 nous a d\u00e9j\u00e0 tant donn\u00e9. \u00ab&nbsp;Le face \u00e0 face, le t\u00eate-\u00e0-t\u00eate des \u00eatres vivants r\u00e9unis dans l\u2019enclos des remparts, la densit\u00e9 sociale avec ses contradictions passionnelles, l\u2019\u00e9mergence de l\u2019individualit\u00e9 et la conscience d\u2019accomplir une t\u00e2che commune [\u2026] est d\u2019abord une matrice de cr\u00e9ations diverses, nouvelle et qui lui survivent. O\u00f9 donc, sinon dans la cit\u00e9, prennent naissance l\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire, la science de la politique, le th\u00e9\u00e2tre, la technologie et m\u00eame la philosophie&nbsp;? O\u00f9 donc, ailleurs que dans les rues d\u2019une ville, Socrate aurait-il pu \u00eatre ce g\u00e9nial \u02bavoyou\u02ba des carrefours dont parlait Raymond Queneau&nbsp;?&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn28\" id=\"_ftnref28\">[28]<\/a> Et dans une telle configuration, l\u2019architecture est appel\u00e9e \u00e0 penser g\u00e9n\u00e9reusement les lieux, espaces et villes de cette nouvelle civilisation qui vient, qui est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 et qui nous interroge \u00e0 travers les tensions que supportent nos lieux, nos lois, nos valeurs. Plus que jamais l\u2019architecture est interpell\u00e9e comme un protagoniste majeur. \u00ab&nbsp;Entre tous les actes cr\u00e9atifs, nous rappelle \u00e0 ce propos Jean-Christophe Bailly, l\u2019architecture est celui des arts pour lequel cette relation au politique est la plus directe et la plus contraignante. L\u2019architecture comme tous les autres arts, peut \u00eatre politis\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire id\u00e9ologique, mais ce qui est structurel c\u2019est le caract\u00e8re politique de son mode d\u2019existence&nbsp;: l\u2019architecture en effet, est dans l\u2019espace travers\u00e9 par les hommes, ce qui incarne et rend visible la forme d\u2019association qu\u2019ils se sont donn\u00e9e. Son existence physique incontestable non seulement accompagne la vie des hommes mais elle l\u2019organise.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn29\" id=\"_ftnref29\">[29]<\/a> Autrement dit, \u00e0 l\u2019aube d\u2019une nouvelle civilisation dont nous voyons d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 se dessiner les contours et lin\u00e9aments, il nous est pos\u00e9 la question de savoir combien serions-nous encore attach\u00e9s \u00e0 des notions, des valeurs et des id\u00e9aux tels que la d\u00e9mocratie, la r\u00e9publique, la libert\u00e9, la justice\u2026&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au regard des acc\u00e9l\u00e9rations, des transformations et mutations de l\u2019histoire, la r\u00e9ponse semble de moins en moins \u00e9vidente \u00e0 formuler.<a href=\"#_ftn30\" id=\"_ftnref30\">[30]<\/a> Cependant si la r\u00e9ponse \u00e0 des questions de cet ordre est positive, alors, l\u2019architecture des villes de l\u2019avenir redeviendra le lieu d\u2019une authentique pens\u00e9e qui exp\u00e9rimente et prend le risque d\u2019inventer des organisations et des ordres v\u00e9ritablement nouveaux loin des facilit\u00e9s archa\u00efques qui consistent \u00e0, en toute s\u00e9curit\u00e9, prendre acte de ce qui est et de le consolider. Ce qui est et qui a tendance \u00e0 se consolider. C\u2019est qu\u2019il y a des dominants et des domin\u00e9s. Ce qui est \u00e0 toujours essayer et entreprendre c\u2019est une lecture fine des complexit\u00e9s que tissent ces diff\u00e9rents protagonistes de l\u2019histoire. \u00c0 partir de l\u00e0, tenter d\u2019exp\u00e9rimenter et de traduire les textes nouveaux qui s\u2019\u00e9crivent en des langues encore \u00ab&nbsp;sauvages&nbsp;\u00bb. C\u2019est l\u00e0 que se nouent les fils de l\u2019invention et de la r\u00e9alisation de l\u2019utopie d\u2019un monde plus juste, plus beau et meilleur pour le plus grand nombre, pour tous. Contre les \u00e9troitesses et les mesquineries sans avenir des grands et des petits op\u00e9rateurs immobiliers, tous fervents adeptes du culte du chiffre, il est urgent qu\u2019advienne \u00e0 nouveau la noble architecture politique. Une architecture intelligente, efficace et n\u00e9anmoins tendre et g\u00e9n\u00e9reuse. Nous en appelons \u00e0 \u00ab&nbsp;une architecture qui soit \u00e0 nouveau capable d\u2019outrepasser la gestion habile du donn\u00e9 pour introduire entre les hommes l\u2019espace de leur cohabitation comme une id\u00e9e remise au travail.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn31\" id=\"_ftnref31\">[31]<\/a> C\u2019est certainement dans l\u2019esprit de cette \u00ab&nbsp;id\u00e9e remise au travail&nbsp;\u00bb qu\u2019il est possible de penser alternativement, joyeusement et avec intelligence la mutation sociale et civilisationnelle qui atteint le monde. Contre le gigantisme de mauvais go\u00fbt, l\u2019hypertrophie de la privatisation de la ville qui atrophie la place et l\u2019espace publics, nous voulons plus d\u2019hommes heureux, de l\u2019air, de la lumi\u00e8re et des fleurs dans les villes, non des robots hideux et trop nombreux qui y arrosent des chardons et des plantes v\u00e9n\u00e9neuses. La ville comme lieu de l\u2019artificiel (com)-porte toujours en elle son possible d\u00e9clin ainsi que les semences de son avenir possiblement radieux. L\u2019accumulation des savoirs et des technologies qui nous ouvre les portes des villes de l\u2019avenir doit \u00eatre une opportunit\u00e9 unique pour repenser plus raisonnablement les codes et formules d\u2019une nouvelle citoyennet\u00e9 tout \u00e0 la fois ouverte sur le monde, et enracin\u00e9e dans les lieux tout en \u00e9tant soucieuse de la saine gestion des \u00ab&nbsp;nouvelles raret\u00e9s&nbsp;: l\u2019espace, le temps, le d\u00e9sir, les \u00e9l\u00e9ments (l\u2019eau, l\u2019air, la terre, le soleil).&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn32\" id=\"_ftnref32\">[32]<\/a> Pour l\u2019av\u00e8nement et l\u2019am\u00e9nagement des lieux appropri\u00e9s \u00e0 la nouvelle s\u00e9quence civilisationnelle, des choix cruciaux sages, courageux et vitaux sont \u00e0 faire.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> LEVI-STRAUSS Claude, <em>Tristes tropiques<\/em>, Paris&nbsp;: Plon, 1955, p.&nbsp;138.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> BAUDELAIRE Charles, \u00ab&nbsp;Le cygne&nbsp;\u00bb, in <em>Les Fleurs du mal, <\/em>Paris&nbsp;: Booking international, 1993, p.&nbsp;184.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> LEFEBVRE Henri, <em>Position&nbsp;: contre les technocrates. En finir avec l\u2019humanit\u00e9-fiction<\/em>, Paris&nbsp;: \u00c9d. Gonthier, 1967, p.&nbsp;205.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> LEFEBVRE Henri, <em>La somme et le reste<\/em> (t. 2), Paris&nbsp;: La nef de Paris \u00e9ditions, 1959, p.&nbsp;756.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> LEFEBVRE Henri,<em> La somme et le reste<\/em> (t. 2), o<em>p. cit.,<\/em> p.&nbsp;757.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> AUG\u00c9 Marc, <em>Non-lieux. Introduction \u00e0 une anthropologie de la surmodernit\u00e9<\/em>, Paris&nbsp;: Seuil, 1992, p.&nbsp;89.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> <em>La Bible de J\u00e9rusalem<\/em>, Paris&nbsp;: Cerf, 1973, p.&nbsp;1486. \u00c9vangile selon Luc, 3, 4-5&nbsp;: \u00ab&nbsp;Voix de celui qui crie dans le d\u00e9sert&nbsp;: Pr\u00e9parez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers&nbsp;; tout ravin sera combl\u00e9, et toute montagne ou colline sera abaiss\u00e9e&nbsp;; les passages tortueux deviendront droits et les chemins raboteux seront nivel\u00e9s.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a>La surmodernit\u00e9 est une notion directement issue de l\u2019\u00e9largissement de l\u2019horizon anthropologique \u00e0 l\u2019\u00e9tude des situations, cas et probl\u00e8mes relatifs non plus aux soci\u00e9t\u00e9s classiquement d\u00e9volues \u00e0 l\u2019ethno-anthropologie (les soci\u00e9t\u00e9s lointaines par rapport \u00e0 l\u2019Europe) mais aux soci\u00e9t\u00e9s contemporaines. Par-del\u00e0 les terrains dits \u00ab exotiques \u00bb, le monde contemporain, en effet, interpelle l\u2019anthropologie avec ses exc\u00e8s et ses solitudes. \u00ab Les trois figures de l\u2019exc\u00e8s par lesquelles nous avons essay\u00e9 de caract\u00e9riser la situation de surmodernit\u00e9 (la surabondance \u00e9v\u00e9nementielle, la surabondance spatiale et l\u2019individualisation des r\u00e9f\u00e9rences), dit Marc Aug\u00e9, permettent d\u2019appr\u00e9hender celle-ci sans en ignorer les complexit\u00e9s et les contradictions, mais sans en faire faire non plus l\u2019horizon ind\u00e9passable d\u2019une modernit\u00e9 perdue dont nous n\u2019aurions plus qu\u2019\u00e0 relever les traces, r\u00e9pertorier les isolats ou inventorier les archives \u00bb(Aug\u00e9 M., Non-lieux, p. 55). Les mondes contemporains g\u00e9n\u00e8rent de nouveaux territoires (a\u00e9roports, autoroutes, supermarch\u00e9s, cha\u00eenes h\u00f4teli\u00e8res, stations-services\u2026) o\u00f9 la solitude et la similitude, l\u2019indiff\u00e9rence et l\u2019anonymat tendent \u00e0 l\u2019emporter et \u00e0 se substituer \u00e0 l\u2019identit\u00e9 et \u00e0 la relation. Ces \u00e9mergences de la surmodernit\u00e9 triomphante sont proprement des lieux qui ne nous \u00ab parlent \u00bb plus que par et \u00e0 travers les fl\u00e9chages, les messages, les signaux et les diverses injonctions impos\u00e9es aux utilisateurs, usagers et passagers de pr\u00e9f\u00e9rence anonymes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref9\" id=\"_ftn9\">[9]<\/a> AUG\u00c9 Marc, <em>op. cit.,<\/em> p.&nbsp;100.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref10\" id=\"_ftn10\">[10]<\/a> LEFEBVRE Henri, <em>Introduction \u00e0 la modernit\u00e9<\/em>, Les \u00e9ditions de minuit, 1962, p.&nbsp;120.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref11\" id=\"_ftn11\">[11]<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref12\" id=\"_ftn12\">[12]<\/a> DELEUZE Gilles, <em>L\u2019\u00eele d\u00e9serte et autres textes<\/em>, Paris&nbsp;: Les \u00e9ditions de minuit, 2002, p.&nbsp;17.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref13\" id=\"_ftn13\">[13]<\/a> MONGIN Olivier, <em>La ville des flux. L\u2019envers et l\u2019endroit de la mondialisation urbaine<\/em>, Paris&nbsp;: Fayard, 2013, p.&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref14\" id=\"_ftn14\">[14]<\/a> DIDI-HUBERMAN Georges, <em>G\u00e9nie du non-lieu. Air, poussi\u00e8re, empreinte, hantise,<\/em> Paris&nbsp;: Les \u00e9ditions de minuit, p.&nbsp;13<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref15\" id=\"_ftn15\">[15]<\/a> PARMINGGIANI Claudio, <em>Stella Sangue Spirito<\/em>, <em>in<\/em> Georges DIDI-HUBERMAN, <em>op. cit<\/em>., p.&nbsp;194-195. <em>Cf. id.<\/em>, \u00ab&nbsp;<em>Dialogo-Entretien<\/em>&nbsp;\u00bb, <em>art. cit.<\/em>, p.&nbsp;158-159. Significativement, l\u2019artiste aura choisi, comme frontispice \u00e0 son \u00ab&nbsp;<em>Livre d\u2019heures<\/em>&nbsp;\u00bb, une reproduction de Stalingrad d\u00e9vast\u00e9e par les bombardements allemands. <em>Cf.<\/em> BERNARD Chistian (dir.), <em>Claudio Parmiggiani&nbsp;: Livre d\u2019heures. Dessins de projets<\/em>, Gen\u00e8ve-Milan&nbsp;: MAAMCO-Mazzotta, 1996, p.&nbsp;14, cit\u00e9 par Georges DIDI-HUBERMAN, <em>op. cit.<\/em> p.&nbsp;23-24.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref16\" id=\"_ftn16\">[16]<\/a> MADEC Philippe, <em>L\u2019architecture et la paix. \u00c9ventuellement une consolation<\/em>, Paris&nbsp;: Jean-Michel Place, 2012, p.&nbsp;15.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref17\" id=\"_ftn17\">[17]<\/a><em> I<\/em><em>bid.,<\/em> p.&nbsp;16.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref18\" id=\"_ftn18\">[18]<\/a> LUSSAULT Michel, <em>Hyper-lieux. <\/em><em>La nouvelle g\u00e9ographie de la mondialisation<\/em>, Paris&nbsp;:Seuil, 2017, p.&nbsp;53.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref19\" id=\"_ftn19\">[19]<\/a> <em>Ibid.,<\/em> p.&nbsp;55.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref20\" id=\"_ftn20\">[20]<\/a> <em>Ibid,<\/em> p.&nbsp;59.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref21\" id=\"_ftn21\">[21]<\/a> SASSEN Saskia, <em>La ville globale. <\/em><em>New-York, Londres, Tokyo<\/em>, Paris&nbsp;: Descartes<em> &amp; Cie, <\/em>1996.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref22\" id=\"_ftn22\">[22]<\/a> Une telle affirmation peut sembler pr\u00e9somptueuse au regard de l\u2019apparente puissance triomphante incarn\u00e9e par les moyens, objets et \u00e9difices issus du capitalisme et de l\u2019imaginaire dont il fait une agressive promotion. Ce serait oublier que ces r\u00e9alisations cachent mal les destructions litt\u00e9ralement catastrophiques sur lesquelles s\u2019\u00e9rigent les \u00e9difices du capitalisme triomphant. Ce gigantisme arrogant et hyst\u00e9rique engage le monde et la terre sur des voies sans issues. Clairement, les forces de l\u2019intelligence doivent pousser dans le sens d\u2019une relecture critique de ce mod\u00e8le pour le r\u00e9orienter dans un sens compatible avec un avenir plus viable et durable pour le plus grand nombre. Une nouvelle culture de l\u2019urbanit\u00e9 est \u00e0 penser et \u00e0 proposer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref23\" id=\"_ftn23\">[23]<\/a> LEFEBVRE Henri, <em>La r\u00e9volution urbaine<\/em>, Paris&nbsp; Gallimard, 1970, p.&nbsp;206.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref24\" id=\"_ftn24\">[24]<\/a> CERTEAU (de) Michel, <em>L\u2019invention du quotidien, <\/em>Paris&nbsp;: Gallimard, 1990, p.&nbsp;54.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref25\" id=\"_ftn25\">[25]<\/a> BURRET Antoine, <em>Tiers-lieux et plus si affinit\u00e9s<\/em>, Limoges&nbsp;: \u00c9d. Fyp, 2015, p.&nbsp;74.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref26\" id=\"_ftn26\">[26]<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref27\" id=\"_ftn27\">[27]<\/a> Les mots ont une puissance. La bataille des mots n\u2019est pas sans impact sur la repr\u00e9sentation. Richard Florida se veut le chantre et le h\u00e9raut d\u2019une \u00ab&nbsp;\u00e9conomie cr\u00e9ative&nbsp;\u00bb. L\u2019id\u00e9e et les mots ne manquent pas de noblesse. Mais que met-il sous ce beau vocable&nbsp;? Il semblerait qu\u2019il travaille en mettant en place des villes qui se construisent suivant sa loi des \u00ab&nbsp;trois T du succ\u00e8s \u00e9conomique&nbsp;: tol\u00e9rance, talent, technologie&nbsp;\u00bb. Le nouveau d\u00e9veloppement de la ville de Seattle est pour lui un exemple. \u00ab&nbsp;<em>\u2026Seattle a rafl\u00e9 \u00e0 Austin (Texas) la quatri\u00e8me place du \u00ab&nbsp;palmar\u00e8s cr\u00e9atif 2012&nbsp;\u00bb. Cette m\u00eame ann\u00e9e, le magazine de voyage Travel+Leisure lui a attribu\u00e9 le titre convoit\u00e9 de \u00ab&nbsp;meilleure ville pour les \u00ab&nbsp;hipsters&nbsp;\u00bb, devant ses voisines de la c\u00f4te Ouest, Portland et San Francisco. [\u2026] Ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e, l\u2019ancienne Jet City accueille une population toujours plus dipl\u00f4m\u00e9e, ais\u00e9e, blanche et masculine. Des ing\u00e9nieurs, des informaticiens, des g\u00e9nies des algorithmes ou du marketing, des publicitaires\u2026<\/em>&nbsp;\u00bb, BR\u00c9VILLE Beno\u00eet, \u00ab&nbsp;Grandes ville est bons sentiments&nbsp;\u00bb, <em>in Le monde diplomatique, n\u00b0<\/em> 764, novembre, 2017, p.&nbsp;19.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref28\" id=\"_ftn28\">[28]<\/a> DUVIGNAUD Jean, <em>La solidarit\u00e9. Les liens de sang et les liens de raison<\/em>, Paris&nbsp;: Fayard, 1986, p.&nbsp;53.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref29\" id=\"_ftn29\">[29]<\/a> BAILLY Jean-Chistophe, <em>La phrase urbaine<\/em>, Paris&nbsp;: Seuil, 2013, pp.&nbsp;245-246.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref30\" id=\"_ftn30\">[30]<\/a> Les contextes anxiog\u00e8nes de parano\u00efa s\u00e9curitaire, les craintes et peurs nombreuses qui marquent de plus en plus la vie au quotidien, l\u2019adh\u00e9sion addictives et sans r\u00e9serves aux outils et performances technologiques contribuent diversement \u00e0 renoncer et \u00e0 laisser rogner des pans entiers de ce qui jusque-l\u00e0 d\u00e9finissaient et signifiaient notre libert\u00e9 et nos valeurs fondamentales. La tendance penche souvent, par manque d\u2019analyse pertinente \u00e0, bien souvent, prendre l\u2019effet pour la cause. Cette spirale perverse tournant et se retournant sur elle-m\u00eame pourrait aboutir, sous le pr\u00e9texte de plus de protection et de s\u00e9curit\u00e9, \u00e0 la liquidation m\u00eame de notre mod\u00e8le soci\u00e9tal et historique en ses acquis, valeurs et id\u00e9aux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref31\" id=\"_ftn31\">[31]<\/a> BAILLY Jean-Chistophe, <em>La phrase urbaine<\/em>, <em>op. cit.,<\/em> p.&nbsp;206.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref32\" id=\"_ftn32\">[32]<\/a> LEFEBVRE Henri, <em>La r\u00e9volution urbaine<\/em>, <em>op. cit<\/em>., p.&nbsp;213.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article r\u00e9dig\u00e9 par Serge M&#8217;Boukou, 2018. Les villes sont des textes, des intrigues et de possibles scandales \u00e0 ciel ouvert. Elles ne cesseront pas de fasciner et de questionner l\u2019esprit. Toujours, en elles, sera r\u00e9capitul\u00e9e l\u2019exp\u00e9rience des hommes, non sous forme de r\u00e9ponses \u00e9nonc\u00e9es et de solutions \u00e9tablies mais plus sous la rubrique des questions &hellip;<\/p>\n<p class=\"read-more\"> <a class=\"\" href=\"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/rencontres-interdisciplinaires\/rim-1-un-etat-des-lieux-pour-agir\/especes-de-lieux-non-lieux-hyper-lieux-et-tiers-lieux-questions-sur-le-devenir-et-la-pertinence-dune-ville-de-lavenir-en-tant-que-lieu-experientiel-serge-mboukou\/\"> <span class=\"screen-reader-text\">Esp\u00e8ces de lieux. Non-lieux, hyper-lieux et tiers-lieux\u00a0: questions sur le devenir et la pertinence d\u2019une ville de l\u2019avenir en tant que lieu exp\u00e9rientiel \/\/ Serge M\u2019Boukou<\/span> Read More &raquo;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":34,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"default","ast-global-header-display":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","theme-transparent-header-meta":"","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","footnotes":""},"class_list":["post-53","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/53","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=53"}],"version-history":[{"count":4,"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/53\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":214,"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/53\/revisions\/214"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/34"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=53"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}