{"id":257,"date":"2026-02-26T10:52:14","date_gmt":"2026-02-26T09:52:14","guid":{"rendered":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/?page_id=257"},"modified":"2026-02-26T10:54:29","modified_gmt":"2026-02-26T09:54:29","slug":"risques-majeurs-et-design-social-quels-apports-fertiles-compte-rendu-de-lintervention-de-beatrice-gisclard","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/rencontres-interdisciplinaires\/rim-3-vulnerable-habite\/risques-majeurs-et-design-social-quels-apports-fertiles-compte-rendu-de-lintervention-de-beatrice-gisclard\/","title":{"rendered":"Risques majeurs et design social, quels apports fertiles ? \/\/ Compte-rendu de l\u2019intervention de B\u00e9atrice Gisclard"},"content":{"rendered":"\n<p><em>B\u00e9atrice Gisclard est designer et docteure en G\u00e9ographie. Elle travaille sur les questions environnementales au sens large et sur la question des risques comme prisme de lecture de nos soci\u00e9t\u00e9s. Le c\u0153ur de ses recherches interroge l\u2019engagement et la participation citoyenne dans les politiques de gestion des risques et les apports du design social dans ces domaines. Ses travaux portent sur les risques naturels (inondation \u2013 canicule), l\u2019alerte \u00e0 la population et les r\u00e9seaux sociaux num\u00e9riques dans la gestion de crise. Elle d\u00e9veloppe actuellement des travaux en termes de design fiction dans le contexte des catastrophes majeures.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Synth\u00e8se r\u00e9alis\u00e9e par L\u00e9ona Gourgeon dans le cadre d\u2019un stage au LHAC avec Emeline Curien, sur la base de l\u2019intervention donn\u00e9e \u00e0 l\u2019ENSA-Nancy le 8 Avril 2025.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Dans la pr\u00e9sentation de sa conf\u00e9rence, B\u00e9atrice Gisclard affirme, en citant le rapport Brundtland de la Commission des Nations Unies sur l\u2019Environnement et le D\u00e9veloppement de 1987, que les \u00e9v\u00e8nements climatiques de l&#8217;\u00e8re anthropoc\u00e9nique ne sont plus des fictions destin\u00e9es aux \u00ab&nbsp;g\u00e9n\u00e9rations futures&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Des manifestations environnementales et sociales intenses sont d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sentes dans les vies de nombreux \u00eatres humains sur la plan\u00e8te et elles affectent des pays occidentaux qui pouvaient se penser \u00e0 l\u2019abri de ph\u00e9nom\u00e8nes de telle ampleur. Souvent d\u00e9vastatrices, ces \u00e9preuves ne nous laissent cependant pas totalement impuissant\u00b7es. Elles ouvrent des champs de r\u00e9flexions et d&#8217;actions tr\u00e8s larges adress\u00e9s aux disciplines de conception. Dans son intervention, B\u00e9atrice Gisclard d\u00e9veloppe une pens\u00e9e sur les potentialit\u00e9s du design social \u00e0 proposer des alternatives et des pas de c\u00f4t\u00e9, pour faire face collectivement aux risques (climatiques et technologiques) sur les territoires. En effet, en s&#8217;appuyant sur les expertises d&#8217;usages, cette pratique outille des m\u00e9diations entre les gestionnaires des risques et les populations, en renfor\u00e7ant la participation citoyenne. En passant de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e0 l&#8217;inventivit\u00e9, le design social nous permet, en miroir, de r\u00e9interroger la question de l\u2019\u00e9thique, les enjeux et les m\u00e9thodes en architecture.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour B\u00e9atrice Gisclard, il est d\u2019abord essentiel de construire une critique socio-syst\u00e9mique du risque&nbsp;: les vuln\u00e9rabilit\u00e9s ne r\u00e9sultent pas de faiblesses humaine ou naturelles, elles sont le r\u00e9sultat de structures sociales, politiques et territoriales in\u00e9galitaires, qui rendent certaines populations plus expos\u00e9es que d&#8217;autres aux catastrophes. \u00c0 partir de cette d\u00e9finition du risque, elle explique dans sa conf\u00e9rence ce qu\u2019est le design social&nbsp;: un mode de conception qui fait face aux r\u00e9alit\u00e9s politiques, aux structures institutionnelles et aux contraintes li\u00e9es aux dispositifs de financement, pour construire des processus de co-conception. Ce faisant, celui-ci permet de repenser les dispositifs participatifs en prenant en compte les dissensus qui traversent les soci\u00e9t\u00e9s. Elle explique ensuite les limites de la notion de r\u00e9silience dans les processus de reconstruction et pr\u00e9cise qu\u2019elle pr\u00e9f\u00e8re aborder ces questions \u00e0 partir d\u2019un point de vue d\u00e9colonial et sous l&#8217;angle des vuln\u00e9rabilit\u00e9s plurielles qui s&#8217;adaptent au contexte du projet. Pour finir, elle aborde les enjeux li\u00e9s \u00e0 la p\u00e9dagogie dans les situations de risques et rappelle l\u2019importance de la transmission dans la conception de projets.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Comprendre les vuln\u00e9rabilit\u00e9s : une critique socio-syst\u00e9mique du risque<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 travers cette conf\u00e9rence, B\u00e9atrice Gisclard d\u00e9construit la nature m\u00eame des risques&nbsp;: l\u2019essentiel des al\u00e9as qui menacent les populations sont dus aux impacts de l\u2019anthropoc\u00e8ne et \u00e0 la transformation des conditions climatiques, mais ce sont les contextes sociaux, politiques, territoriaux et culturels qui transforment ces al\u00e9as en catastrophes. Ainsi, les \u00ab&nbsp;risques s&#8217;inscrivent dans des vuln\u00e9rabilit\u00e9s socio-syst\u00e9miques&nbsp;: ils n&#8217;ont d&#8217;existence que parce qu\u2019il y a des enjeux humains&nbsp;\u00bb. Une inondation dans une zone non b\u00e2tie est un al\u00e9a, le m\u00eame \u00e9v\u00e8nement survenant dans une zone habit\u00e9e est une catastrophe. De m\u00eame, un s\u00e9isme survenant dans un pays pauvre et un \u00e9v\u00e8nement de m\u00eame intensit\u00e9 touchant un pays dit d\u00e9velopp\u00e9 n&#8217;auront pas le m\u00eame impact, le second pouvant m\u00eame passer inaper\u00e7u. Les effets des inondations, des canicules, du risque nucl\u00e9aire&#8230; sont donc r\u00e9v\u00e9lateurs des in\u00e9galit\u00e9s sociales, territoriales, politiques et culturelles. B\u00e9atrice Gisclard poursuit, en citant Niget et Peticlerc (2012), en expliquant que le risque est donc \u00ab&nbsp;un fait de culture c&#8217;est \u00e0 dire qu\u2019il refl\u00e8te la fa\u00e7on dont la soci\u00e9t\u00e9 se repr\u00e9sente elle-m\u00eame, envisage les ph\u00e9nom\u00e8nes qui la menace et d\u00e9finit l&#8217;alt\u00e9rit\u00e9 qui la borne&nbsp;\u00bb. Cela signifie que chaque territoire vit, interpr\u00e8te, g\u00e8re et transmet le risque de mani\u00e8re sp\u00e9cifique. La vuln\u00e9rabilit\u00e9 socio-syst\u00e9mique traduit ainsi la mani\u00e8re dont les populations sont expos\u00e9es aux risques et \u00e0 quel point elles sont pr\u00e9par\u00e9es \u00e0 y faire face.<\/p>\n\n\n\n<p>Les in\u00e9galit\u00e9s entre territoires et populations se traduisent aussi dans les dispositifs d\u2019alertes, de protection et d\u2019\u00e9vacuation. Il est urgent de requestionner des approches, parfois trop simplistes, en prenant en compte les r\u00e9alit\u00e9s sociales, les cultures locales et les exp\u00e9riences v\u00e9cues par les habitant\u00b7es. Pour Beatrice Gisclard, le design social peut ici jouer un r\u00f4le de premier plan&nbsp;: l\u2019enjeu n\u2019est pas de r\u00e9pondre aux besoins depuis un point de vue technique et solutionniste, mais en ayant un regard critique et en trouvant des outils pour permettre aux habitant\u00b7es d\u2019agir face \u00e0 ces situations d\u2019urgence. Cette approche rejoint les travaux de recherche de Patrick Lagadec que cite B\u00e9atrice Gisclard, il qualifie les crises contemporaines d\u2019\u00ab&nbsp;\u00e9v\u00e9nements sans mode d\u2019emploi&nbsp;\u00bb, marqu\u00e9s par l\u2019incertitude, l\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 et l\u2019interconnexion des syst\u00e8mes. B\u00e9atrice Gisclard s\u2019inscrit dans cette vision, en montrant que le design peut devenir un outil d\u2019interpr\u00e9tation et de m\u00e9diation face \u00e0 cette complexit\u00e9 et peut aussi intervenir pour accompagner ces processus apr\u00e8s la catastrophe, quand la soci\u00e9t\u00e9 doit \u00ab&nbsp;refaire identit\u00e9 et cr\u00e9er sa propre dynamique temporelle entre tradition pr\u00e9sentisme et modernisation&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le design social<\/strong>&nbsp;<strong>: faire face aux r\u00e9alit\u00e9s politiques et aux institutions sociales<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans le prolongement de sa critique syst\u00e9mique du risque, B\u00e9atrice Gisclard d\u00e9finit le design social comme un ensemble de pratiques de conception qui met \u00e0 distance les principes sur lesquels repose la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste. Cette approche s\u2019\u00e9loigne d\u2019une logique bas\u00e9e sur la production et sur la standardisation et qui est d\u00e9connect\u00e9e des r\u00e9alit\u00e9s locales. L\u2019objectif est de valoriser une conception en lien avec le contexte, que ce soit d\u2019un point de vue social ou environnemental, afin de r\u00e9pondre au mieux aux besoins d\u2019une collectivit\u00e9. Il s\u2019agit de faire \u00ab avec \u00bb et non \u00ab pour \u00bb les usagers. Cette d\u00e9marche peut s\u2019incarner \u00e0 travers des d\u00e9marches de concertations, des dispositifs participatifs ou des m\u00e9thodes collaboratives, qui permettent aux habitant\u00b7es d\u2019\u00eatre v\u00e9ritablement acteur\u00b7rices du projet.<\/p>\n\n\n\n<p>De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, quand on pense au design, on pense imm\u00e9diatement \u00e0 des objets ou \u00e0 du mobilier. Mais dans cette conf\u00e9rence, B\u00e9atrice Gisclard nous explique que le design ne concerne pas que la production d\u2019objets&nbsp;: c\u2019est un processus qui m\u00eale les relations humaines aux conditions politiques, sociales et territoriales. Elle explique que \u00ab&nbsp;les projets doivent respecter une certaine \u00e9thique et bienveillance, \u0153uvrer pour le bien commun et \u00eatre confi\u00e9 en collaboration.&nbsp;\u00bb Cette discipline \u00ab&nbsp;permet de comparer les points de vue en associant l&#8217;expertise des professionnels et les expertises d\u2019usage des b\u00e9n\u00e9ficiaires, consid\u00e9r\u00e9s comme experts de leurs quotidiens&nbsp;\u00bb. Gr\u00e2ce au design social, ces destinataires du projet voient leur capacit\u00e9 d&#8217;agir renforc\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>La pratique du design social que d\u00e9crit B\u00e9atrice Gisclard s\u2019inscrit dans une forme de contradiction permanente&nbsp;: elle se veut d\u00e9coloniale, participative et ancr\u00e9e dans son territoire, mais elle se heurte souvent \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 politique, \u00e0 des institutions et \u00e0 des modes de financements qui visent d\u2019autres objectifs. En effet, le design social ne se limite pas \u00e0 des interventions \u00e0 petite \u00e9chelle&nbsp;: il interagit avec des structures plus vastes telles que des institutions publiques et int\u00e8gre des normes administratives et des logiques de financement. Par ailleurs, les concepteurs et conceptrices doivent rester conscient\u00b7es que les politiques publiques peuvent s\u2019approprier un projet \u00e0 des fins de communication, voire en d\u00e9tourner le sens initial. Par exemple, la mise en place d\u2019une concertation peut \u00eatre r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e par une collectivit\u00e9 pour faire croire \u00e0 une co-construction r\u00e9elle d\u2019un projet, alors m\u00eame que les d\u00e9cisions majeures ont \u00e9t\u00e9 prises en amont des \u00e9changes et sans prendre en compte la parole des habitant\u00b7es. Le design social prend alors une dimension critique, par le fait qu\u2019il est en constante interrogation sur ses outils et sur les m\u00e9thodologies mobilis\u00e9es en regard des conditions d\u2019intervention propres \u00e0 chaque contexte. L\u2019acte de construire repr\u00e9sente une prise de position qui peut parfois \u00eatre une forme de r\u00e9sistante face aux politiques et aux administrations. Le design social vise donc \u00e0 exp\u00e9rimenter et \u00e0 tisser du lien entre les expert\u00b7es, les institutions et les habitant\u00b7es.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Co-conception et dissensus : repenser les dispositifs participatifs<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La co-conception (ou co-design) est une m\u00e9thodologie par laquelle les usagers, habitant\u00b7es, acteur\u00b7rices et concepteur\u00b7rices participent activement et collectivement \u00e0 la construction d\u2019un projet. Elle vise \u00e0 produire des r\u00e9ponses plus adapt\u00e9es aux besoins des humains ou non-humains vivant sur le site sur lequel elle intervient. Pourtant, B\u00e9atrice Gisclard nous met en garde contre une vision id\u00e9alis\u00e9e ou simplifi\u00e9e de cette logique de participation. En effet, elle explique que les participant\u00b7es aux concertations ne portent jamais une voie neutre, et que les dispositifs de co-conception peuvent eux aussi \u00eatre travers\u00e9s par des rapports de pouvoir, des exclusions, et des formes d\u2019instrumentalisation. En effet, cette co-conception est souvent utilis\u00e9e \u00e0 des fins politiques, et parfois tr\u00e8s mal pr\u00e9par\u00e9e, ne permettant alors pas d\u2019inclure une part repr\u00e9sentative de la population du site.<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u2019autres termes, la mise en place d\u2019une d\u00e9marche de participation citoyenne ne suffit pas \u00e0 garantir l\u2019\u00e9quit\u00e9 d\u2019un projet car tout le monde ne parle pas de la m\u00eame fa\u00e7on, tout le monde n\u2019est pas entendu de la m\u00eame mani\u00e8re, et tout le monde n\u2019a pas le m\u00eame pouvoir social. En effet, les habitant\u00b7es qui se trouvent acteur\u00b7rices des projets sont souvent celles et ceux qui ont une aisance \u00e0 parler en public, qui sont d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9\u00b7es politiquement, mais rarement les personnes issues de cat\u00e9gories sociales modestes et n\u2019ayant pas eu d\u2019\u00e9ducation aux sujets d\u2019am\u00e9nagements. Or, ces personnes en marges sont souvent celles qui poss\u00e8dent le plus de besoins auxquels les concepteur\u00b7rices doivent r\u00e9pondre.<\/p>\n\n\n\n<p>B\u00e9atrice Gisclard questionne aussi la m\u00e9thodologie mise en place pour rendre les habitant\u00b7es acteur\u00b7rices du projet. Les concertations se d\u00e9roulent trop souvent une fois que le projet est \u00e9tabli&nbsp;: elles deviennent donc une simple mise en sc\u00e8ne, o\u00f9 la parole des habitant\u00b7es n\u2019est pas r\u00e9ellement prise en compte et n\u2019a aucun impact sur la d\u00e9finition du projet et sa mise en forme. B\u00e9atrice Gisclard insiste sur le fait que la participation d\u2019habitant\u00b7es n\u2019est un simple acte de pr\u00e9sence&nbsp;: elle demande une pr\u00e9paration en amont pour permettre \u00e0 toutes et tous d\u2019avoir un temps de parole \u00e9quivalent et d\u2019\u00eatre \u00e9cout\u00e9. B\u00e9atrice Gisclard appuie ses propos sur la pens\u00e9e d\u2019auteur\u00b7es comme Afonso Matos ou de Sherry Arnstein, qui, d\u00e8s 1969 d\u00e9non\u00e7ait la \u00ab&nbsp;fausse participation&nbsp;\u00bb dans sa fameuse \u00e9chelle de la participation. Dans la continuit\u00e9 de ces travaux, B\u00e9atrice Gisclard, cherche \u00e9galement \u00e0 \u00ab&nbsp;r\u00e9habiliter le dissensus&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la possibilit\u00e9 d\u2019une confrontation vertueuse de diff\u00e9rents points de vue, dans un cadre d\u2019\u00e9coute, de m\u00e9diation, et de non d&#8217;effacement des positions minoritaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la co-conception permet de r\u00e9interroger les processus de projet en int\u00e9grant les habitant\u00b7es dans toute leur diversit\u00e9, elle ne doit pas se limiter \u00e0 la phase de conception en elle-m\u00eame mais doit s&#8217;inscrire dans le temps long de l\u2019apr\u00e8s, celui de la reconstruction et de la r\u00e9silience collective.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9silience et reconstruction post-catastrophe&nbsp;: se relever et r\u00e9inventer l\u2019habiter<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Face aux enjeux plus sp\u00e9cifiques de la reconstruction, le design social a pour but d\u2019accompagner les territoires et les communaut\u00e9s dans leur capacit\u00e9 \u00e0 se relever et \u00e0 habiter \u00e0 nouveau des lieux marqu\u00e9s par une catastrophe. B\u00e9atrice Gisclard s\u2019oppose \u00e0 une vision \u00e9troite de la r\u00e9silience, lorsque celle-ci ne signifie qu\u2019un simple retour \u00e0 la normale gr\u00e2ce \u00e0 des op\u00e9rations techniques. Elle pr\u00e9f\u00e8re d\u00e9fendre une r\u00e9silience habit\u00e9e plus lente, situ\u00e9e et ancr\u00e9e dans son territoire. Elle rejoint en cela l\u2019architecture \u00ab&nbsp;r\u00e9g\u00e9n\u00e9rative&nbsp;\u00bb d\u00e9fendue par Corinne Mermillod, qui ne vise pas \u00e0 effacer la catastrophe ni \u00e0 revenir \u00e0 un \u00e9tat pr\u00e9-catastrophe. B\u00e9atrice Gisclard cherche ainsi \u00e0 inscrire l\u2019\u00e9v\u00e9nement dans le territoire pour mieux accompagner les transformations futures, tant spatiales que sociales. Il ne s\u2019agit pas simplement de reb\u00e2tir et comme elle le souligne&nbsp;: \u00ab&nbsp;on ne reconstruit jamais \u00e0 l&#8217;identique&nbsp;; il y a non seulement des r\u00e9organisations spatiales, mais aussi des r\u00e9organisations sociales.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, \u00e0 la suite d&#8217;une catastrophe, la reconstruction ne doit pas se limiter \u00e0 une simple r\u00e9paration ou au respect des normes. Elle doit prendre en compte \u00e0 la fois l\u2019humain et le non-humain, et lier le ph\u00e9nom\u00e8ne de r\u00e9paration avec celui de transformation, en s\u2019assurant de la p\u00e9rennit\u00e9 des propositions. La complexit\u00e9 r\u00e9side aussi dans la difficult\u00e9 \u00e0 mesurer les effets, \u00e0 court terme et \u00e0 long terme des politiques de reconstruction.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, B\u00e9atrice Gisclard critique la mani\u00e8re dont certaines institutions utilisent le terme de r\u00e9silience pour justifier une reconstruction rapide qui impacte en profondeur les modes vie et les dynamiques locales. Elle d\u00e9nonce un mode op\u00e9ratoire qui demande aux habitant\u00b7es de s\u2019adapter aux transformations politiques, alors que se devraient \u00eatre les transformations politiques qui s\u2019adaptent aux habitant\u00b7es. Comme l\u2019\u00e9crit Maria Grace Salamanca Gonzalez, \u00ab&nbsp;normalement, le contexte et la culture nous auront donn\u00e9 des r\u00e9ponses pour vivre notre vie sans avoir besoin d\u2019y penser. Mais il peut arriver que nous fassions face \u00e0 des situations nouvelles, pour lesquelles la culture n\u2019a pas de r\u00e9ponse. [&#8230;] Il peut aussi arriver que les conditions socioculturelles changent et que, de fait, les r\u00e9ponses s\u2019av\u00e8rent inad\u00e9quates pour les personnes qui y seront confront\u00e9es. [&#8230;] Finalement, nous faisons parfois face \u00e0 des contextes d\u2019interculturalit\u00e9 et de diversit\u00e9&nbsp;: c\u2019est-\u00e0-dire que les membres d\u2019une culture se rendent compte qu\u2019il existe d\u2019autres possibilit\u00e9s de r\u00e9pondre \u00e0 la m\u00eame situation dans d\u2019autres communaut\u00e9s. &nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Cette citation rappelle que la reconstruction ne peut s\u2019appuyer uniquement sur la culture, les traditions et des normes \u00e9tablies. Elle suppose une capacit\u00e9 d\u2019adaptation, une ouverture \u00e0 l\u2019interculturalit\u00e9, et une volont\u00e9 de co-construire de nouvelles r\u00e9ponses, avec des populations locales. La r\u00e9silience ne doit donc pas \u00eatre un retour identique \u00e0 l\u2019avant de la catastrophe, mais peut conduire \u00e0 une r\u00e9invention de la mani\u00e8re d\u2019habiter.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P\u00e9dagogie et transmission<\/strong>&nbsp;<strong>: construire une culture du risque partag\u00e9e<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au c\u0153ur de cette approche, le design n\u2019est pas seulement un outil de conception, mais un outil de transmission et de p\u00e9dagogie. B\u00e9atrice Gisclard valorise ainsi les dispositifs \u00e9ducatifs interg\u00e9n\u00e9rationnels, que ce soit sur le terrain ou dans ses activit\u00e9s d\u2019enseignante. Dans sa pratique de design social, elle propose une conception \u00e9ducative, ancr\u00e9e, situ\u00e9e, et vivante, o\u00f9 les habitant\u00b7es ont tout autant leur place que les expert\u00b7es, et deviennent ainsi eux-m\u00eames concepteurs et conceptrices. Faire de la co-conception, c\u2019est aussi se forger de nouvelles connaissances \u00e0 travers les habitant\u00b7es &#8211; acteur\u00b7rices de projets, et leur transmettre des savoirs en \u00e9change. Les participant\u00b7es au processus ne sont pas les seuls touch\u00e9s&nbsp;: les enfants par exemple vont pouvoir transmettre leur savoir aux membres de leur famille et \u00e0 leurs proches. Dans ces \u00e9changes se construisent une m\u00e9moire collective et des strat\u00e9gies locales, capables de lutter contre les fausses informations et la sur-information v\u00e9hicul\u00e9e par les r\u00e9seaux sociaux, qui permettent rarement d\u2019avoir une transmission des informations importantes sur la mani\u00e8re d\u2019agir face \u00e0 une situation d\u2019urgence.<\/p>\n\n\n\n<p>Au travers ses cours, B\u00e9atrice Gisclard met l\u2019accent sur l\u2019importance de la co-conception, et forme ses \u00e9tudiant\u00b7es \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de propositions de projet face aux risques actuels. Elle ne se place pas comme enseignante qui transmet simplement son savoir&nbsp;: elle pr\u00e9f\u00e8re apprendre avec ses \u00e9tudiant\u00b7es, et construire de nouvelles connaissances en collaboration avec eux. Cette approche p\u00e9dagogique rompt avec l\u2019id\u00e9e d\u2019une transmission verticale standard. Dans son enseignement, elle valorise \u00e9galement l\u2019utilisation de m\u00e9thodologies traditionnelles, l\u2019\u00e9ducation aux risques, l\u2019importance de penser un projet en co-conception avec son processus de r\u00e9flexion, la capacit\u00e9 \u00e0 garder une adaptabilit\u00e9 \u00e0 l\u2019environnement et aux contextes du site de projet. Elle met \u00e9galement l\u2019accent sur l\u2019importance d\u2019une transmission et d\u2019une p\u00e9dagogie interdisciplinaire, mobilisant d\u2019autres disciplines comme l\u2019anthropologie, la sociologie ou encore la psychologie.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour conclure, B\u00e9atrice Gisclard explique qu\u2019il y a un d\u00e9calage entre la volont\u00e9 d\u2019agir des concepteurs et conceptrices, et la r\u00e9alit\u00e9 du cadre institutionnel, politique et \u00e9conomique. En effet, pour les institutions, il est important de rendre les habitant\u00b7es acteur\u00b7ices, mais elles ne leur d\u00e9dient souvent qu\u2019une petite part de la r\u00e9flexion. De ce fait, les concepteur\u00b7rices doivent jouer un r\u00f4le de m\u00e9diateur entre les attentes des institutions, celles des habitant\u00b7es et les limites techniques du projet. Cette position peut entra\u00eener un sentiment de frustration, de \u00ab&nbsp;d\u00e9sillusion lucide&nbsp;\u00bb comme la nomme la designeuse&nbsp;: le concepteur ou la conceptrice sont alors tiraill\u00e9s entre leur volont\u00e9 transformatrice et leur marge d\u2019action. Porteurs d\u2019une parole critique, avec la volont\u00e9 de d\u00e9fendre des valeurs, ils et elles sont souvent brid\u00e9s par les conditions de mise en \u0153uvre des projets. B\u00e9atrice Gisclard explique que ce ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019est pas subjectif, et qu\u2019il d\u00e9pend d\u2019un effet syst\u00e9mique qui d\u00e9coule du processus du projet. Elle nous pousse donc \u00e0 ne pas se r\u00e9signer, et \u00e0 d\u00e9velopper une m\u00e9thodologie permettant de contourner, de n\u00e9gocier ou de requestionner ces difficult\u00e9s. Elle pr\u00e9conise pour cela de reconna\u00eetre ses limites, de ne pas faire de promesses que l\u2019on ne pourrait pas tenir et de travailler en co-conception avec des acteur\u00b7rices s de tous horizons&nbsp;: des juristes, des politicien\u00b7nes, des associations\u2026 dans le but de cr\u00e9er une pens\u00e9e collective.<\/p>\n\n\n\n<p>ARNSTEIN, Sherry R.. \u00ab A Ladder of Citizen Participation \u00bb. <em>Journal of the American Institute of Planners<\/em>, 1969, 354, p. 216-224.<\/p>\n\n\n\n<p>DENI, Michela, GISCLARD, B\u00e9atrice, ZINNA, Alessandro (dir.). <em>Face \u00e0 l\u2019Anthropoc\u00e8ne : La vie : Modes d\u2019emploi et strat\u00e9gies de permanence<\/em>. Cams\/o, 2023.<\/p>\n\n\n\n<p>DESIGN MANIFESTO. <em>Made in China. Designed in California. <\/em><em>Critised in Europe.<\/em> Bis, 2020.<\/p>\n\n\n\n<p>FINDELI, A., BOUSBACI, R. \u00ab L\u2019\u00e9clipse de l\u2019objet dans les th\u00e9ories du projet en design \u00bb. <em>The Design Journal<\/em>, 2005, VIII (3), p. 35-49.<\/p>\n\n\n\n<p>GISCLARD, B\u00e9atrice. <em>L\u2019innovation sociale territorialis\u00e9e : un levier de r\u00e9appropriation du risque inondation par les habitants<\/em>. Th\u00e8se de doctorat, Universit\u00e9 d\u2019Avignon et des Pays de Vaucluse, 2017.<\/p>\n\n\n\n<p>LAGADEC, Patrick. <em>Le Continent des impr\u00e9vus \u2013 Journal de bord des temps chaotiques<\/em>. Paris, Les Belles Lettres, 2015.<\/p>\n\n\n\n<p>LORUSSO, Silvio. <em>What Design Can\u2019t Do: Essays on Design and Disillusion<\/em>. Paperback, 2024.<\/p>\n\n\n\n<p>MATOS, Afonso. <em>Who Can Afford to Be Critical ?: An Inquiry into What We Can\u2019t Do Alone, As Designers, and into What We Might Be Able to Do Together<\/em>, As People. Set Margin\u2019s publications, 2022.<\/p>\n\n\n\n<p>NIGET, David, PETITCLERC, Martin (dir.). <em>Pour une histoire du risque.<\/em> Qu\u00e9bec, France, Belgique, Montr\u00e9al\/Rennes, Presses de l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec, Presses universitaires de Rennes, 2012.<\/p>\n\n\n\n<p>PAPANEK, Victor. <em>Design pour un monde r\u00e9el. Les presses du r\u00e9el, 2021.<\/em>&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>VON BUSCH, Otto, PALM\u00c1S, Karl. <em>The corruption of co-design. Political and social conflicts in participatory design thinking.<\/em> 1<sup>st<\/sup> Edition, 2023.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> \u00ab&nbsp;Notre avenir \u00e0 tous (rapport Brundtland), Our Common Future&nbsp;\u00bb. Commission des Nations Unies sur l\u2019Environnement et le D\u00e9veloppement, 1987.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> SALAMANCA GONZALEZ, Maria Grace. <em>Esthetiques du care pour l\u2019anthropoc\u00e8ne<\/em>., <em>op.cit.,<\/em> p.86.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>B\u00e9atrice Gisclard est designer et docteure en G\u00e9ographie. Elle travaille sur les questions environnementales au sens large et sur la question des risques comme prisme de lecture de nos soci\u00e9t\u00e9s. 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