{"id":254,"date":"2026-02-26T10:50:31","date_gmt":"2026-02-26T09:50:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/?page_id=254"},"modified":"2026-02-26T10:54:01","modified_gmt":"2026-02-26T09:54:01","slug":"vous-avez-dit-regenerer-un-projet-durgence-en-afghanistan-compte-rendu-de-la-conference-de-corine-mermillod","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/rencontres-interdisciplinaires\/rim-3-vulnerable-habite\/vous-avez-dit-regenerer-un-projet-durgence-en-afghanistan-compte-rendu-de-la-conference-de-corine-mermillod\/","title":{"rendered":"Vous avez dit r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer\u00a0? Un projet d&#8217;urgence en Afghanistan \/\/ Compte-rendu de la conf\u00e9rence de Corine Mermillod"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Convaincue que \u00ab<\/em>&nbsp;<em>l&#8217;architecture peut changer le monde<\/em>&nbsp;<em>\u00bb, Corine Mermillod s\u2019engage depuis ses d\u00e9buts sur des voies pionni\u00e8res et transformatrices, en contribuant \u00e0 la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration de l&#8217;architecture vernaculaire dans le sud du Maroc et en Afghanistan. En \u0153uvrant au sein de plusieurs ONGs pour le d\u00e9veloppement des capacit\u00e9s des communaut\u00e9s locales, elle participe \u00e0 l\u2019\u00e9volution du r\u00f4le de l\u2019architecte. Apr\u00e8s avoir enseign\u00e9 \u00e0 diverses communaut\u00e9s professionnelles \u00e0 travers le monde pendant plus de 15 ans, elle fonde ARCHIDOERS, atelier d&#8217;architecture \u00e0 Annecy et en Suisse Romande sp\u00e9cialis\u00e9 en accompagnement de projets \u00e0 impact et cr\u00e9ations \u00e0 vocation r\u00e9g\u00e9n\u00e9rative pour le territoire. Dans sa conf\u00e9rence, elle pr\u00e9sente essentiellement une mission \u00ab&nbsp;architectes de l\u2019urgence&nbsp;\u00bb, r\u00e9alis\u00e9e en coop\u00e9ration avec Acted dans laquelle elle a r\u00e9alis\u00e9 le diagnostic post-sismique, la conception des \u00ab&nbsp;shelters&nbsp;\u00bb, et les recommandations techniques pour la r\u00e9sistance aux s\u00e9ismes. Cette mission a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e en coop\u00e9ration avec Marc Moulins pour le village de Narhin et Simone Dufour pour le village de Shamali.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Synth\u00e8se r\u00e9alis\u00e9e par L\u00e9ona Gourgeon dans le cadre d\u2019un stage au LHAC avec Emeline Curien, sur la base de la conf\u00e9rence tenue \u00e0 l\u2019ENSA-Nancy le 7 Avril 2025.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette conf\u00e9rence, Corine Mermillod propose de questionner les enjeux et les d\u00e9fis propres aux situations d\u2019urgence, en s\u2019appuyant sur les missions qu\u2019elle a pu r\u00e9aliser avec ses coll\u00e8gues des Architectes de l\u2019Urgence entre mai et octobre 2002 en Afghanistan. \u00c0 travers ces projets, elle nous invite \u00e0 analyser et \u00e0 r\u00e9inventer de nouvelles dynamiques organisatrices pour la conception architecturale, prenant en consid\u00e9ration la vuln\u00e9rabilit\u00e9 mais aussi et surtout la r\u00e9silience de l\u2019architecture vernaculaire, ainsi que les besoins humains et non-humains. Ces exp\u00e9riences d\u2019architecture d\u2019urgence et d\u2019interventions post-catastrophe permettent \u00e9galement de red\u00e9couvrir les qualit\u00e9s de l\u2019architecture vernaculaire, que l\u2019architecte tient \u00e0 distinguer du n\u00e9o-vernaculaire. Corine Mermillod met \u00e9galement l\u2019accent sur l\u2019importance du r\u00f4le de la transmission et de la p\u00e9dagogie, que ce soit sur le moment pr\u00e9sent pour faire face \u00e0 une situation d\u2019urgence localis\u00e9e, ou \u00e0 plus long terme pour participer \u00e0 la construction d\u2019une culture partag\u00e9e de l\u2019intervention en situation d\u2019urgence.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Architecture d\u2019urgence et intervention post-catastrophe<\/strong>&nbsp;<strong>: reconstruire le village de Nahrin avec 260 dollars par maison&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019architecture dite \u00ab&nbsp;d\u2019urgence&nbsp;\u00bb a pour but d\u2019offrir des abris, provisoires ou p\u00e9rennes, \u00e0 des populations en d\u00e9tresse \u00e0 la suite de catastrophes climatiques, de tremblements de terre ou de situations de conflit. Souvent, ce sont des villages entiers qui doivent \u00eatre reconstruits, le plus rapidement possible et avec des moyens tr\u00e8s limit\u00e9s. C\u2019est le cas du village de Nahrin en Afghanistan, sur lequel Corine Mermillod est intervenue et dont elle nous raconte l\u2019histoire. En 2002, Nahrin venait tout juste de sortir de la guerre quand deux tremblements de terre sont venus ravager le village, \u00e0 un mois d\u2019intervalle. Les habitant\u00b7e\u00b7s, qui revenaient des camps au Pakistan o\u00f9 ils s\u2019\u00e9taient r\u00e9fugi\u00e9\u00b7e\u00b7s pendant le conflit, ont trouv\u00e9 leurs maisons en ruines \u00e0 leur retour. Corine Mermillod, charg\u00e9e de la mission de diagnostic et de conception pour la reconstruction de 5000 logements dans ce village, a d\u00fb faire face \u00e0 de nombreux obstacles caract\u00e9ristiques des interventions post-catastrophe. Elle indique&nbsp;: \u00ab&nbsp;je me suis retrouv\u00e9e confront\u00e9e \u00e0 devoir prendre des d\u00e9cisions dans l\u2019urgence avec tr\u00e8s peu de moyens, avec tr\u00e8s peu d\u2019aide. [\u2026] On \u00e9tait seuls face \u00e0 une situation d\u2019urgence maximum&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le chef du village a tr\u00e8s vite clarifi\u00e9 le r\u00f4le que pouvaient jouer les architectes&nbsp;: s\u2019il s\u2018agissait de reconstruire comme avant, ils \u00e9taient inutiles ici et pouvaient rentrer chez eux. Mais s\u2019ils permettaient la r\u00e9alisation de constructions capables de r\u00e9sister aux tremblements de terre, ils pouvaient \u00eatre vraiment utiles \u00e0 la communaut\u00e9. La mission des architectes a donc port\u00e9 en premier lieu sur les aspects techniques de la construction et particuli\u00e8rement parasismique. Il fallait \u00e9galement agir avec une grande rapidit\u00e9&nbsp;: au vu des conditions climatiques extr\u00eames en hiver, les 5000 logements devaient \u00eatre construits en seulement six mois, avant l\u2019arriv\u00e9e du froid. Le d\u00e9fi \u00e9tait ensuite d\u2019ordre \u00e9conomique, puisque les architectes ne disposaient que de 260 dollars par logement. Par ailleurs, la mission a \u00e9t\u00e9 rendue difficile par les conditions d\u2019accessibilit\u00e9&nbsp;: le site n\u2019\u00e9tait desservi que par un tunnel long de 20 km \u00e0 sens unique, qui s\u00e9pare le Nord et le Sud du pays, la travers\u00e9e \u00e9tait rendue dangereuse par le couvre-feu, les mines \u00e9taient encore pr\u00e9sentes partout, les communications par t\u00e9l\u00e9phone \u00e9taient tr\u00e8s limit\u00e9es et co\u00fbteuses\u2026 Enfin, les travaux devaient \u00eatre essentiellement r\u00e9alis\u00e9s par les femmes et les enfants, les hommes \u00e9tant mobilis\u00e9s dans les champs pour mener \u00e0 bien les r\u00e9coltes.<\/p>\n\n\n\n<p>Plut\u00f4t que de proposer des tentes provisoires calorifug\u00e9es pour l\u2019hiver, les architectes ont choisi de r\u00e9aliser des \u00e9difices p\u00e9rennes avec le m\u00eame budget, permettant de mettre \u00e0 l\u2019abri pour ce premier hiver, chacune des familles b\u00e9n\u00e9ficiaire (la priorit\u00e9 \u00e9tant donn\u00e9e aux femmes seules ainsi que leurs enfants, aux personnes \u00e2g\u00e9es&#8230;). Ces abris constitu\u00e9s d\u2019une pi\u00e8ce de vie et d\u2019une entr\u00e9e formaient alors le point de d\u00e9part de la reconstruction de chaque maison et pouvaient \u00eatre compl\u00e9t\u00e9s d\u00e8s l\u2019ann\u00e9e suivante selon les principes-m\u00eames de l\u2019architecture vernaculaire. C\u2019est donc un processus vivant et \u00e9volutif dans le temps qui a \u00e9t\u00e9 retenu, au plus proche des besoins de ses habitant\u00b7es. Il ne restait alors qu\u2019\u00e0 le mettre en \u0153uvre pour relever ce d\u00e9fi. &nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Architecture vernaculaire et n\u00e9o vernaculaire<\/strong>&nbsp;<strong>: Deux r\u00e9gions et deux cultures de l\u2019habiter<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pour&nbsp;r\u00e9pondre aux besoins des habitant\u00b7es de Nahrin de mani\u00e8re p\u00e9renne, Corine Mermillod s\u2019est appuy\u00e9e sur l\u2019architecture vernaculaire&nbsp;: une architecture \u00ab&nbsp;issue du lieu&nbsp;\u00bb r\u00e9alis\u00e9e par les gens eux-m\u00eames avec des mat\u00e9riaux disponibles localement selon des techniques \u00e9prouv\u00e9es et adapt\u00e9es au contexte. Pour elle, l\u2019architecture vernaculaire est un processus, un \u00ab&nbsp;syst\u00e8me vivant&nbsp;\u00bb. Elle distingue celle-ci d\u2019une architecture qu\u2019elle qualifie de n\u00e9o-vernaculaire, et qui, bien que mobilisant \u00e9galement des techniques de constructions traditionnelles et utilisant des mat\u00e9riaux g\u00e9o-sourc\u00e9es et biosourc\u00e9es, les utilise le plus souvent hors contexte (comme l\u2019implantation de constructions en paille dans le 13<sup>e<\/sup> arrondissement de Paris par exemple). Dans ce projet, il ne s\u2019agissait pas de copier ni de singer l\u2019architecture vernaculaire, mais bien d\u2019en comprendre l\u2019essence et de s\u2019inspirer de ses dynamiques organisatrices pour mettre en place un processus r\u00e9g\u00e9n\u00e9ratif apporteur de valeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, lorsque des mat\u00e9riaux naturels, en particulier la terre crue, sont associ\u00e9s \u00e0 des mat\u00e9riaux modernes tels que le b\u00e9ton ou l\u2019acier cette hybridation entre techniques vernaculaires et modernes peut cr\u00e9er plus de probl\u00e8mes qu\u2019elle ne tente d\u2019en r\u00e9soudre, provoquer des d\u00e9sordres structurels et fragiliser les constructions face aux \u00e9v\u00e8nements g\u00e9ologiques et climatiques (tremblements de terre, inondations\u2026). Corine Mermillod illustre ce propos avec l&#8217;exemple des fondations en pierre r\u00e9alis\u00e9es avec une technique dite \u00ab&nbsp;moderne&nbsp;\u00bb, int\u00e9grant du ciment au niveau des joints pour renforcer la structure. Cette solution apparait au premier abord plus solide, mais favorise, in fine, les remont\u00e9es d\u2019humidit\u00e9 par capillarit\u00e9, et fragilise les murs en terre crue qui reposent dessus.<\/p>\n\n\n\n<p>En parall\u00e8le de cette critique de l\u2019approche n\u00e9o-vernaculaire, Corine Mermillod note \u00e9galement que circulent, dans les milieux des ONG qui interviennent dans ces situations d\u2019urgence, en particulier des organisations telles que l\u2019ONU ou le UNHCR<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, des plans, des sch\u00e9mas, et des solutions pr\u00e9con\u00e7ues, qui sont inadapt\u00e9es aux sp\u00e9cificit\u00e9s des territoires sur lesquels elles interviennent. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne participe \u00e0 la diffusion de mod\u00e8les occidentaux dans des communaut\u00e9s jusqu\u2019alors pr\u00e9serv\u00e9es et autonomes et dont les architectures sont intimement li\u00e9es au territoire, \u00e0 la culture et au mode de vie. L\u2019approche coloniale qui vise \u00e0 imposer des mod\u00e8les ou des techniques \u00ab&nbsp;venus d\u2019ailleurs&nbsp;\u00bb n\u2019\u00e9tait pas dans les objectifs du projet.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux projets que nous pr\u00e9sente l\u2019intervenante dans cette conf\u00e9rence prouvent \u00e0 quel point il est essentiel de produire une architecture adapt\u00e9e aux lieux o\u00f9 elle se situe&nbsp;: le village de Nahrin, au Nord de l\u2019Afghanistan d\u00e9vast\u00e9 par le tremblement de terre et la plaine de Shamali, au Sud, d\u00e9truite par la guerre.<br>Il \u00e9tait int\u00e9ressant de noter que dans les deux cas, on trouve de grandes ouvertures laissant largement le soleil entrer dans les habitations, ce qui est peu commun dans l\u2019habitat vernaculaire en terre crue en g\u00e9n\u00e9ral. Ces ouvertures repr\u00e9sentaient un vrai d\u00e9fi sur le plan de la r\u00e9sistance aux s\u00e9ismes. Et pourtant, les techniques utilis\u00e9es, comprenant un large linteau et un renfort de bois tout autour de l\u2019ouverture, jouaient un r\u00f4le structurel permettant \u00e0 ces ouvertures de renforcer la construction plut\u00f4t que de l\u2019affaiblir. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Nahrin, r\u00e9gion agricole, les constructions \u00e9taient isol\u00e9es, chacune \u00e9tant implant\u00e9e \u00e0 proximit\u00e9 de son champ.<br>Sur la plaine de Shamali, les constructions \u00e9taient imbriqu\u00e9es au sein de villages assez denses, parfois sur plusieurs \u00e9tages. Elles n\u2019ont pas subi de s\u00e9isme mais ont \u00e9t\u00e9 partiellement d\u00e9truites (toutes les parties en bois \u2013 les toitures plates, portes et fen\u00eatres) pendant la guerre avec les Talibans qui brulaient les villages dans le but d\u2019emp\u00eacher les combattants de s\u2019y r\u00e9fugier. Mais les murs en terre crue avaient r\u00e9sist\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les deux cas, une quantit\u00e9 identique de mat\u00e9riaux devait \u00eatre fournie aux b\u00e9n\u00e9ficiaires selon les principes de distribution \u00e9quitable \u00e9tablis par les donateurs. Il s\u2019agissait des mat\u00e9riaux qui n\u2019\u00e9taient plus disponibles localement du fait de nombreuses ann\u00e9es de guerre, essentiellement le bois pour les toitures, les portes et les fen\u00eatres. Le reste serait r\u00e9alis\u00e9 en auto-construction avec la terre crue pr\u00e9lev\u00e9e sur le site. A Shamali, il a \u00e9t\u00e9 convenu avec l\u2019UNHCR et les donateurs que les mat\u00e9riaux fournis serviraient non pas \u00e0 construire de nouvelles habitations hors des villages mais \u00e0 r\u00e9nover les constructions existantes, et que leur usage serait adapt\u00e9 aux besoins de chaque b\u00e9n\u00e9ficiaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les deux cas aussi, l\u2019implication des populations locales dans la reconstruction de leur habitat s\u2019inscrit dans un processus vivant et naturel, pouss\u00e9 en premier lieu par la n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9conomique (260$ par maison) mais qui, naturellement aussi, est facteur de coh\u00e9sion sociale et d\u2019appropriation. Corine Mermillod cite comme contre-exemple une op\u00e9ration men\u00e9e par l\u2019agence Acted&nbsp;: la construction de 8000 logements en 1998 apr\u00e8s le tremblement de terre de Rustaq. Ces habitations ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es avec un seul point de vue, celui du technicien, organis\u00e9es le long de rues parall\u00e8les et perpendiculaires, sans prise en compte de la sp\u00e9cificit\u00e9 de la culture et des modes de vie et bien loin de conception organique des villages vernaculaires en Afghanistan. De ce fait une chose in\u00e9dite s\u2019est produite&nbsp;: jamais personne n\u2019a habit\u00e9 ces lieux et la population a compl\u00e8tement d\u00e9sert\u00e9 le village nouvellement construit. De telles exp\u00e9riences posent la question du r\u00f4le de l\u2019architecte.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vers une architecture d\u00e9-coloniale<\/strong>\u00b7<strong>: entre architecture participative, locale et r\u00e9g\u00e9n\u00e9rative.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les approches d\u00e9-coloniales en architecture cherchent \u00e0 d\u00e9construire les mod\u00e8les occidentaux standardis\u00e9s, souvent \u00e9loign\u00e9s des r\u00e9alit\u00e9s sociales, culturelles et \u00e9cologiques des territoires concern\u00e9s. Elles s\u2019appuient pour cela sur la participation des habitant\u00b7es \u00e0 la conception et \u00e0 la construction de leur milieu de vie. C\u2019est ce qu\u2019a cherch\u00e9 \u00e0 mettre en \u0153uvre Corinne Mermillod \u00e0 travers son intervention en Afghanistan. Elle y a valoris\u00e9 les savoirs-faires locaux, pour construire une approche r\u00e9g\u00e9n\u00e9rative, qui revitalise les cultures et remet en question les normes impos\u00e9es par les institutions internationales. \u00c0 Nahrin, l\u2019architecte a d\u00fb prendre la parole face \u00e0 l\u2019UNCHR<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a> pour d\u00e9standardiser la construction en Afghanistan et adapter les interventions au plus proche des sp\u00e9cificit\u00e9s de chacun des sites de projet. Comme elle le dit, \u00ab&nbsp;ce n\u2019\u00e9tait pas une intervention coloniale mais bien une intervention ancr\u00e9e en profondeur sur le potentiel de son territoire&nbsp;\u00bb en consid\u00e9rant l&#8217;architecture comme un syst\u00e8me vivant&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019approche port\u00e9e par Corine Mermillod s\u2019inscrit ainsi dans une critique de la colonialit\u00e9. Comme l\u2019\u00e9crit Maria Grace Salamanca Gonzalez, \u00ab&nbsp;il faut peut-\u00eatre rappeler la d\u00e9finition forte de la colonialit\u00e9 en tant que technologie de pouvoir fond\u00e9e sur une pr\u00e9tendue connaissance de l\u2019autre. C\u2019est l\u2019institution d\u2019un imaginaire qui \u00e9tablit des diff\u00e9rences incommensurables entre le colonisateur et le colonis\u00e9, entre l\u2019\u00eatre rationnel (ses institutions, ses valeurs et son universalit\u00e9) et le barbare (nomade, \u00e9motionnel, irrationnel, instable, toujours contingent et relatif). Sur cette institution imaginaire de l\u2019homme occidental se sont \u00e9labor\u00e9s les moyens de la normalisation de l\u2019autre.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a> En d\u2019autres termes, l\u2019approche colonialiste est fond\u00e9e sur le pr\u00e9tendu savoir sup\u00e9rieur du colonisateur, qui impose aux colonis\u00e9\u00b7es des mod\u00e8les standardis\u00e9s influenc\u00e9s par l\u2019occident, qui ne prennent pas en compte les sp\u00e9cificit\u00e9s de chaque territoire et des communaut\u00e9s qui y vivent. Cette remise en question des savoirs et des interventions coloniales est intimement li\u00e9e \u00e0 la nature de l\u2019anthropoc\u00e8ne. En effet, comme le rappelle Maria Grace Salamanca Gonzalez, \u00ab&nbsp;Parler d\u2019Anthropoc\u00e8ne am\u00e8ne \u00e0 questionner la mani\u00e8re de vivre et de comprendre la vie humaine, l\u2019organisation sociale, la relation avec &#8220;l\u2019environnement&#8221;, le vivant et le non-vivant. Parce que parler d\u2019Anthropoc\u00e8ne nous fait nous demander&nbsp;: comment a-t-on pu tout d\u00e9truire ? Comment a-t-on pu autant ab\u00eemer ? Pourquoi ? Quand cela a-t-il commenc\u00e9 ? Quels discours ou quelles &#8220;raisons&#8221; nous ont conduits \u00e0 cette situation ?&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\">[4]<\/a> Autrement dit, l\u2019Anthropoc\u00e8ne nous invite \u00e0 penser les autres formes de vie, les milieux, ainsi que les mod\u00e8les sociaux, culturels et \u00e9conomiques qui les structurent. Dans cette perspective, r\u00e9fl\u00e9chir en termes d\u00e9coloniaux, c\u2019est aussi repenser notre rapport au Monde. Cela suppose de faire une architecture qui prenne en compte non seulement les cultures locales, les \u00e9cosyst\u00e8mes, et les formes de vie humaines et non humaines, mais aussi les savoirs rel\u00e9gu\u00e9s au second plan par des si\u00e8cles de domination occidentale. Produire une architecture d\u00e9coloniale, ce serait donc concevoir en tenant compte des effets du colonialisme sur nos mani\u00e8res d\u2019habiter et de construire, mais aussi reconna\u00eetre que ces effets sont li\u00e9s \u00e0 la m\u00eame pens\u00e9e qui a conduit \u00e0 la crise de l\u2019Anthropoc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P\u00e9dagogie et transmission&nbsp;: reconstruire l\u2019autonomie habitante<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La p\u00e9dagogie et la transmission sont au c\u0153ur des projets d&#8217;architecture engag\u00e9s par Corine Mermillod, en particulier dans les contextes d&#8217;urgence ou de reconstruction post-catastrophe. \u00c0 Shamali pour r\u00e9aliser 5000 reconstructions \u00ab&nbsp;On a form\u00e9 25 techniciens (\u2026 ), chacun \u00e9tant en charge de 200 logements dans des villages parfois accessibles seulement \u00e0 cheval. Parfois ils \u00e9taient chauffeurs de taxi ou d\u2019autres m\u00e9tiers (les architectes afghans avaient tous quitt\u00e9 l\u2019Afghanistan pendant la guerre). Ils ont \u00e9t\u00e9 form\u00e9s \u00e0 partir d\u2019une construction t\u00e9moin et devaient accompagner les habitants tout au long du processus \u00bb raconte Corine Mermillod. Ils ont pu \u00eatre sensibilis\u00e9s aux sp\u00e9cificit\u00e9s techniques de la construction parasismique en terre crue comme la pose des briques \u00e0 joints crois\u00e9s, les renforts d\u2019angle, les chainages de bois&#8230; Cette d\u00e9marche a permis la transmission de savoir-faire traditionnels enrichis et r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s et a contribu\u00e9 \u00e0 la revalorisation des cultures constructives vernaculaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un contexte post-catastrophe, cette transmission doit \u00eatre rapide, accessible et ancr\u00e9e dans le r\u00e9el des populations concern\u00e9es. Au-del\u00e0 des aspects techniques, cette p\u00e9dagogie vise aussi \u00e0 redonner de l&#8217;autonomie aux populations par l\u2019auto-construction, \u00e0 impliquer les habitant\u00b7es de la conception \u00e0 la mise en \u0153uvre. A plus long terme, l\u2019objectif est de pr\u00e9server des savoir-faire locaux apr\u00e8s un conflit ou une catastrophe qui a conduit \u00e0 des destructions importantes, gr\u00e2ce \u00e0 ces \u00e9changes d\u2019apprentissage qui peuvent aussi impliquer les architectes locaux lorsqu\u2019ils sont pr\u00e9sents. Il ne s\u2019agit pas d\u2019appliquer m\u00e9caniquement des m\u00e9thodologies pr\u00e9d\u00e9finies, mais bien de s\u2019inspirer des sp\u00e9cificit\u00e9s de chaque lieu, de chaque culture, et de chaque situation pour enrichir et faire \u00e9voluer les capacit\u00e9s inh\u00e9rentes \u00e0 chaque territoire. Comme l\u2019\u00e9crit Maria Grace Salamanca Gonzalez&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nos connaissances portent la marque de nos m\u00e9thodologies, et si nous recourons \u00e0 des \u00e9pist\u00e9mologies coloniales, nos m\u00e9thodologies continueront \u00e0 \u00eatre extractivistes, pr\u00e9tendant soutirer \u00e0 l\u2019autre ce qui lui appartient.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\">[5]<\/a> En portant l\u2019attention sur ces enjeux, la transmission et la p\u00e9dagogie peuvent devenir des leviers essentiels non seulement pour le d\u00e9veloppement d\u2019une architecture v\u00e9ritablement \u00ab&nbsp;issue du lieu&nbsp;\u00bb et \u00e9volutive, en particulier dans les situations d\u2019urgence ou de reconstruction post-catastrophe, mais aussi des leviers d&#8217;\u00e9mancipation et de r\u00e9silience sociale, \u00e9conomique et culturelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette conf\u00e9rence offre aux architectes bien plus qu\u2019un retour d\u2019exp\u00e9rience sur des situations d\u2019urgence&nbsp;: elle agit comme un d\u00e9clencheur de repositionnement professionnel. En partageant ses projets men\u00e9s dans des contextes extr\u00eames, Corine Mermillod nous confronte \u00e0 des questions fondamentales&nbsp;: Pour qui construisons-nous&nbsp;? Avec qui&nbsp;? Comment&nbsp;? Avec quoi&nbsp;? Elle nous rappelle que l\u2019architecture ne se limite pas \u00e0 produire des formes, mais engage une \u00e9thique et une responsabilit\u00e9 vis \u00e0 vis des habitant.es et des lieux. Face aux d\u00e9fis \u00e9cologiques, g\u00e9opolitiques et sociaux contemporains, l\u2019architecte ne peut plus pr\u00e9tendre n\u2019\u00eatre qu\u2019un\u00b7e expert\u00b7e, mais doit devenir un acteur\u00b7rice situ\u00e9\u00b7e et \u00e0 l\u2019\u00e9coute des territoires. Cette conf\u00e9rence nous invite aussi \u00e0 repenser la place du vernaculaire, non pas comme un mod\u00e8le \u00e0 reproduire, mais comme un syst\u00e8me vivant et \u00e9volutif m\u00ealant techniques constructives locales, relation au lieu et processus collectif au sein des communaut\u00e9s humaines. Pour finir, cette conf\u00e9rence invite \u00e0 une pratique architecturale moins centr\u00e9e sur l\u2019objet fini mais plut\u00f4t sur les processus sous-jacents et sur les effets positifs, apporteurs de valeurs qu\u2019ils peuvent g\u00e9n\u00e9rer en renfor\u00e7ant la viabilit\u00e9, la vitalit\u00e9 et la capacit\u00e9 d\u2019\u00e9volution des lieux et des personnes&nbsp;: par l\u2019\u00e9coute sensible des territoires, la p\u00e9dagogie, l\u2019autonomie, la transmission, la co\u00e9volution\u2026<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> United Nations High Commissioner for Refugees. Cette organisation a pour but de prot\u00e9ger les r\u00e9fugi\u00e9\u00b7e\u00b7s , de les d\u00e9placer afin qu\u2019ils restent dans le m\u00eame pays si possible, de garantir leurs droits fondamentaux, et de les aider dans leur r\u00e9installation, leur retour ou leur int\u00e9gration,<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> United Nations High Commissioner for Refugees. Cette organisation a pour but de prot\u00e9ger les r\u00e9fugi\u00e9\u00b7e\u00b7s , de les d\u00e9placer afin qu\u2019ils restent dans le m\u00eame pays si possible, de garantir leurs droits fondamentaux, et de les aider dans leur r\u00e9installation, leur retour ou leur int\u00e9gration,<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> SALAMANCA GONZALEZ, Maria Grace. <em>Esth\u00e9tiques du care pour l\u2019anthropoc\u00e8ne<\/em>. Edition deux-cent-cinq, \u00c9cole urbaine de Lyon, Cit\u00e9 anthropoc\u00e8ne, 2023, p.62.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>Ibid<\/em>. p.35.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> <em>Ibid<\/em>. p.25.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Convaincue que \u00ab&nbsp;l&#8217;architecture peut changer le monde&nbsp;\u00bb, Corine Mermillod s\u2019engage depuis ses d\u00e9buts sur des voies pionni\u00e8res et transformatrices, en contribuant \u00e0 la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration de l&#8217;architecture vernaculaire dans le sud du Maroc et en Afghanistan. En \u0153uvrant au sein de plusieurs ONGs pour le d\u00e9veloppement des capacit\u00e9s des communaut\u00e9s locales, elle participe \u00e0 l\u2019\u00e9volution du &hellip;<\/p>\n<p class=\"read-more\"> <a class=\"\" href=\"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/rencontres-interdisciplinaires\/rim-3-vulnerable-habite\/vous-avez-dit-regenerer-un-projet-durgence-en-afghanistan-compte-rendu-de-la-conference-de-corine-mermillod\/\"> <span class=\"screen-reader-text\">Vous avez dit r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer\u00a0? 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