{"id":190,"date":"2022-08-23T12:55:54","date_gmt":"2022-08-23T10:55:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/?page_id=190"},"modified":"2022-08-23T15:40:10","modified_gmt":"2022-08-23T13:40:10","slug":"larchitecture-est-elle-un-non-humain-catherine-deschamps","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/rencontres-interdisciplinaires\/rim-2-humains-non-humains\/larchitecture-est-elle-un-non-humain-catherine-deschamps\/","title":{"rendered":"L&#8217;architecture est-elle un &#8220;non-humain&#8221;? \/\/ Catherine Deschamps"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Article r\u00e9dig\u00e9 par Catherine Deschamps suite aux Rencontres interdisciplinaires Mutations 2, 2020.\u00a0<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le groupe interdisciplinaire \u00ab&nbsp;Mutations&nbsp;\u00bb&nbsp;de l\u2019Ecole d\u2019architecture de Nancy a consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019automne 2019 deux journ\u00e9es de r\u00e9flexion \u00e0 la composition entre les mondes \u00ab&nbsp;humains et non-humains&nbsp;\u00bb. Outre des enseignants-chercheurs de l\u2019\u00e9cole, y \u00e9taient invit\u00e9s Pierre Janin, architecte dont l\u2019agence con\u00e7oit des b\u00e2timents agricoles ou d\u2019\u00e9levage, Philippe Grandcolas, \u00e9cologue de la biodiversit\u00e9, et Thomas Le Roux, historien des pollutions industrielles \u2013 les deux derniers n\u2019ayant a priori pas coutume d\u2019intervenir en \u00e9cole d\u2019architecture ni ne faisant de l\u2019architecture telle qu\u2019on l\u2019entend g\u00e9n\u00e9ralement dans les ENSA<a href=\"applewebdata:\/\/55CF9291-7EF6-4C9B-8586-D9E2AAF7C79C#_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>&nbsp;leur pr\u00e9occupation majeure. Le d\u00e9ploiement qui suit n\u2019est pas un r\u00e9sum\u00e9 de ces journ\u00e9es, stimulantes entre autres par le d\u00e9calage qu\u2019instillait la pr\u00e9sence de profanes de l\u2019architecture, mais un commentaire critique sur ce dont le nouvel engouement pour lesdits \u00ab&nbsp;non-humains&nbsp;\u00bb est peut-\u00eatre le nom en anthropologie et, in fine, sur le caract\u00e8re heuristique ou non pour l\u2019architecture et son enseignement de cet emballement acad\u00e9mique. Les propositions rel\u00e8vent pour partie d\u2019une \u00ab&nbsp;observation flottante&nbsp;\u00bb (P\u00e9tonnet, 1982), si tant est que la m\u00e9thode soit applicable \u00e0 la circulation des id\u00e9es, et elles ne sont pas exemptes&nbsp;d\u2019opinions personnelles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>Les raisons d\u2019une red\u00e9couverte<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Depuis les d\u00e9buts du XXIe si\u00e8cle, des publications et des recherches fleurissent en anthropologie, qui investiguent express\u00e9ment \u2013 ou revisitent \u2013 la relation entre \u00ab&nbsp;humains et non-humains&nbsp;\u00bb. Parmi les chercheurs qui affirment cet int\u00e9r\u00eat, Philippe Descola (2015), Sophie Houdart et Olivier Thiery (2011) ou encore Bruno Latour (2015) sont parmi les plus connus. Parfois davantage qu\u2019affaire d\u2019interaction, il s\u2019agit \u00e9galement pour certains d\u2019entre eux d\u2019envisager que l\u2019anthropologie puisse ne s\u2019int\u00e9resser qu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils classent au rang du \u00ab&nbsp;non-humain&nbsp;\u00bb \u2013 c\u2019est fr\u00e9quemment le cas dans le champ de l\u2019anthropologie des sciences, dans lequel Sophie Houdart (2008) s\u2019est particuli\u00e8rement illustr\u00e9e. Ce glissement \u00e9pist\u00e9mologique vers le \u00ab&nbsp;non-humain&nbsp;\u00bb peut para\u00eetre en soi une forme de rupture par rapport \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019anthropologie, laquelle par son \u00e9tymologie-m\u00eame souligne un projet de connaissance fond\u00e9 sur l\u2019observation et l\u2019analyse des diff\u00e9rentes communaut\u00e9s humaines.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce \u00e0 dire que le d\u00e9veloppement des savoirs sur l\u2019accroche entre \u00ab&nbsp;humains et non-humains&nbsp;\u00bb est une nouveaut\u00e9 de l\u2019anthropologie contemporaine&nbsp;? Il serait hasardeux de l\u2019affirmer, tant les classiques de l\u2019anthropologie regorgent de r\u00e9f\u00e9rences au rapport que les hommes et les femmes nouent avec le vivant qui les entoure, notamment dans les travaux sur de petits groupes humains isol\u00e9s des autres, loin des villes, \u00e0 mille lieues de ce que l\u2019on nomme aujourd\u2019hui la mondialisation et qui firent les premiers temps quasi exclusifs de la discipline avant la seconde guerre mondiale. La nouveaut\u00e9 est donc d\u2019abord dans l\u2019appellation *\u00ab&nbsp;humain\/non-humain&nbsp;\u00bb, une appellation dont on pourra regretter la maladresse, puisque les Hommes&nbsp;y demeurent l\u2019alpha et l\u2019omega de la mesure des choses. Mais il y a malgr\u00e9 tout de l\u2019in\u00e9dit dans les conditions de cette r\u00e9\u00e9mergence&nbsp;: d\u2019une part l\u2019attention croissante aux enjeux \u00e9cologiques y pr\u00e9side&nbsp;le plus souvent&nbsp;\u2013 Le savant et le politique (Weber, 1919) s\u2019interp\u00e9n\u00e8trent \u2013&nbsp;; d\u2019autre part il s\u2019agit de r\u00e9affirmer la question du vivant au sens large dans un moment o\u00f9 l\u2019anthropologie a cess\u00e9 de s\u2019int\u00e9resser seulement aux \u00ab&nbsp;ethnies&nbsp;\u00bb lointaines et coup\u00e9es de la globalit\u00e9 pour investir l\u2019urbain et les mondes interconnect\u00e9s. Pour ce qui est des rencontres organis\u00e9es par le groupe \u00ab&nbsp;Mutation&nbsp;\u00bb \u00e0 Nancy, les invit\u00e9s ext\u00e9rieurs, de m\u00eame Mathias Rollot (2018), sont publiquement engag\u00e9s dans la cause de l\u2019\u00e9cologie et ils soutiennent que la n\u00e9cessit\u00e9 de prendre soin de la terre doit se traduire en actes hic et nunc.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Une s\u00e9paration \u00ab&nbsp;occidentale&nbsp;\u00bb trompeuse<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, Philippe Descola<a href=\"applewebdata:\/\/55CF9291-7EF6-4C9B-8586-D9E2AAF7C79C#_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>&nbsp;affirme que nulle part ailleurs qu\u2019en \u00ab&nbsp;occident&nbsp;\u00bb la s\u00e9paration entre humains et non-humains ne fait sens. Autrement dit, les lignes de clivage ne porteraient pas sur cette s\u00e9paration dans la plupart des \u00e9tendues du globe, lorsqu\u2019en France, au Japon ou aux Etats-Unis par exemple les humains se constitueraient culturellement par leur diff\u00e9rence vis-\u00e0-vis des autres cat\u00e9gories de la faune ou de la flore. Dans cette hypoth\u00e8se, quid d\u2019une transposition de la tension entre ces cat\u00e9gories de vivants sur les terrains d\u2019observations actuels des anthropologues, bien plus souvent qu\u2019avant situ\u00e9s dans lesdits mondes occidentaux&nbsp;? L\u2019int\u00e9r\u00eat pour le sujet ne serait-il pertinent que lors d\u2019ethnographies de petits mondes lointains vivant en relative autarcie&nbsp;? Mais alors,&nbsp;le recours \u00e0 l\u2019expression \u00ab&nbsp;humain\/non-humain&nbsp;\u00bb serait-il nul et non avenu lorsque l\u2019int\u00e9r\u00eat scientifique porte sur ici et maintenant&nbsp;?D\u00e9j\u00e0, faire dudit \u00ab&nbsp;occident&nbsp;\u00bb un bloc homog\u00e8ne rel\u00e8ve d\u2019une essentialisation qui pose probl\u00e8me&nbsp;: y compris dans les pays habituellement class\u00e9s comme riches, d\u00e9mocratiques, majoritairement urbains et le plus souvent de climat temp\u00e9r\u00e9 \u2013 d\u00e9finition implicite renvoyant \u00e0 l\u2019occident dans la plupart des repr\u00e9sentations \u2013, la s\u00e9paration est partielle. Dans son ethno-histoire de la chasse, Sergio Dalla Bernardina (2017) montre clairement des formes d\u2019anthropisation des animaux tu\u00e9s, autant de troph\u00e9es que les chasseurs font femmes.&nbsp;Ainsi, dans la sensibilit\u00e9 chasseresse, la ligne de d\u00e9marcation se situe davantage entre \u00ab&nbsp;hommes&nbsp;\u00bb dominants et \u00ab&nbsp;femelles&nbsp;\u00bb domin\u00e9es de toutes les esp\u00e8ces qu\u2019entre \u00ab&nbsp;humains et non-humains&nbsp;\u00bb. Serait-ce alors la ruralit\u00e9 d\u2019ici qui seule se rapprocherait des petits mondes lointains&nbsp;? Sauf que la chasse est aussi pratiqu\u00e9e par de grands-urbains qui le temps d\u2019un week-end gagnent les for\u00eats, les champs et les clairi\u00e8res. La fonction des contes et des grands m\u00e9chants loups visent \u00e9galement des symbolisations qui att\u00e9nuent la s\u00e9paration entre \u00ab&nbsp;humains et non-humains&nbsp;\u00bb. La mythologie grecque elle-m\u00eame, que l\u2019on continue d\u2019enseigner des \u00e9coles primaire \u00e0 secondaire, est pleine de Centaure et de Minotaure, des cr\u00e9atures mi-homme mi-animal&nbsp;tout en force. D\u2019autres l\u00e9gendes celtiques ou teutonnes ont leurs sir\u00e8nes, avec un monde aquatique peupl\u00e9 de femmes tentatrices \u00e0 \u00e9cailles. Postulons alors que si, effectivement, dans les pays d\u2019Europe et d\u2019Am\u00e9rique du Nord les continuit\u00e9s entre esp\u00e8ces, dont les humains, se manifestent peu, pour autant elles affleurent vite sous la cro\u00fbte&nbsp;de la ville dense, branch\u00e9e, s\u00e9dentaris\u00e9e et s\u00e9cularis\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9nigme n\u2019est pas r\u00e9solue pour autant&nbsp;:&nbsp;quand parle-t-on de \u00ab&nbsp;non-humain&nbsp;\u00bb et quid de l\u2019architecture dans le tableau&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><em>Les parties, le tout et le reste&nbsp;: une \u00e9gale agency&nbsp;des \u00ab&nbsp;non-humains&nbsp;\u00bb&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Philippe Descola (2015) associe implicitement les \u00ab&nbsp;non-humains&nbsp;\u00bb aux grandes \u00e9tendues libres d\u2019habitations humaines du Br\u00e9sil. Dit en miroir, pour lui, l\u2019architecture \u2013 ici au sens d\u2019abris qui, pour \u00eatre des faits de culture, pour autant n\u2019\u00e9manent pas toujours de conceptions d\u2019architectes \u2013 serait soud\u00e9e au r\u00e8gne des humains. Les \u00ab&nbsp;non-humains&nbsp;\u00bb de Descola sont la faune et la flore, le vivant, mais un vivant qu\u2019il ne consid\u00e8re pas inerte, un vivant d\u2019esp\u00e8ces. Dans son sch\u00e9ma, l\u2019architecture, peut-\u00eatre parce qu\u2019elle est d\u00e9j\u00e0 forc\u00e9ment une manutention complexe et composite (une r\u00e9union de trop de parties), n\u2019est pas un \u00ab&nbsp;non-humain&nbsp;\u00bb. De son point de vue, son \u00e9tude&nbsp;n\u2019a d\u2019ailleurs pas grand int\u00e9r\u00eat pour l\u2019anthropologie \u00e0 laquelle il croit. Sophie Houdart propose une d\u00e9finition plus inclusive&nbsp;: le \u00ab&nbsp;non-humain&nbsp;\u00bb va chez elle du microscopique, la bact\u00e9rie d\u2019un laboratoire japonais (Houdart, 2008), au macroscopique, l\u2019architecture de Kengo Kuma (Houdart, 2009). L\u2019une comme l\u2019autre, aussi bien comme tout ins\u00e9cable que somme de parties, rel\u00e8vent de constructions sociales. Avec Alban Bensa (2000), Houdart fait partie des rares anthropologues contemporains qui n\u2019enseignent pas en France dans des \u00e9cole d\u2019urbanisme, de paysage ou d\u2019architecture \u00e0 pourtant consid\u00e9rer cette derni\u00e8re comme un objet f\u00e9cond pour l\u2019anthropologie (Deschamps, Proth, 2013&nbsp;; Deschamps, Morovich, 2021). Quant aux pistes propos\u00e9es par Bruno Latour, elles ouvrent des perspectives qui expliquent peut-\u00eatre le go\u00fbt pour cet auteur dans nombre d\u2019ENSA alors m\u00eame que c\u2019est bel et bien une certaine id\u00e9e d\u2019une \u00ab&nbsp;nature&nbsp;\u00bb \u00e0 magnifier qui reste son cheval de bataille&nbsp;: non seulement \u00e0 son avis les \u00ab&nbsp;humains&nbsp;\u00bb et les \u00ab&nbsp;non-humains&nbsp;\u00bb ne s\u2019opposent pas forc\u00e9ment aux \u00ab&nbsp;objets d\u2019\u00e9tude [\u2026] inanim\u00e9s&nbsp;\u00bb (Latour, 2015&nbsp;: 68), mais ce qui les relie en dernier ressort tient dans leurs capacit\u00e9s d\u2019agir (agency) ou de nuire. La vague de fond des oc\u00e9ans peut faire des ravages aussi s\u00fbrement que les industries des Hommes ont pollu\u00e9 les sols et l\u2019air. Mais l\u2019eau des fleuves pr\u00e9serve des esp\u00e8ces animales et v\u00e9g\u00e9tales comme la science des Hommes a sauv\u00e9 des vies.<\/p>\n\n\n\n<p>En instrumentalisant Latour et en suivant Houdart, il deviendrait alors possible de dire que&nbsp;l\u2019architecture&nbsp;est un \u00ab&nbsp;non-humain&nbsp;\u00bb. Elle est certes un composite mais elle ne fait que sembler inerte \u2013 le vieillissement et ses habitants la transforment, ses mat\u00e9riaux se d\u00e9t\u00e9riorent \u2013 et, surtout, elle&nbsp;a cette particularit\u00e9 qu\u2019elle agit autant qu\u2019elle est agie&nbsp;; elle est un produit social et historique autant qu\u2019elle produit de l\u2019histoire sociale \u00e0 venir&nbsp;(Boucheron, Hartog, 2018). De m\u00eame que Philippe Grandcolas regrettait lors de son allocution \u00e0 Nancy que, pour ses coll\u00e8gues sp\u00e9cialistes de biodiversit\u00e9, les esp\u00e8ces les plus \u00ab&nbsp;charmantes&nbsp;\u00bb cr\u00e9ent davantage de vocation de recherche que les esp\u00e8ces que nos imaginaires d\u00e9pr\u00e9cient, il faut alors s\u2019interroger sur les raisons qui, le plus souvent, excluent l\u2019architecture du registre d\u2019\u00e9tude de celles et ceux qui, aujourd\u2019hui, investiguent lesdits \u00ab&nbsp;non-humains&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019effroi et l\u2019espoir<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame s\u2019il est trop t\u00f4t pour pr\u00e9tendre d\u00e9j\u00e0 \u00e0 une \u00e9pist\u00e9mologie des \u00e9crits sur l\u2019\u00e9mergence de la cat\u00e9gorie formelle de \u00ab&nbsp;non-humain&nbsp;\u00bb, la r\u00e9ponse \u00e0 la question pr\u00e9c\u00e9dente se trouve en partie dans les repr\u00e9sentations qui, en filigrane, se d\u00e9gagent au pr\u00e9sent de ce qu\u2019est un \u00ab&nbsp;non-humain&nbsp;\u00bb digne d\u2019int\u00e9r\u00eat scientifique et militant. Un des anthropologues les plus reconnus au monde \u00e0 avoir travaill\u00e9 sur la sexualit\u00e9 et le genre, Don Kulick, s\u2019int\u00e9resse aujourd\u2019hui \u00e0 la maltraitance animale (Kulick, 2017). Son d\u00e9placement d\u2019objet me para\u00eet significatif&nbsp;: apr\u00e8s les minorit\u00e9s sexuelles et les femmes, les animaux sont la nouvelle minorit\u00e9 pour laquelle il faudrait se mobiliser et acqu\u00e9rir des droits. En l\u2019occurrence, le \u00ab&nbsp;non-humain&nbsp;\u00bb qui sied aux chercheurs et associations qui s\u2019approprient ce terme semble renvoyer le plus souvent \u00e0 quelque chose \u00e0 sauver, quelque chose de fragile, de malmen\u00e9, en p\u00e9ril par la faute des Hommes, ces Hommes pourtant figur\u00e9s comme ses sauveurs potentiels, par la politique dont seuls ils auraient le subtil secret et la juste ma\u00eetrise. Nous l\u2019avons dit plus haut, le \u00ab&nbsp;non-humain&nbsp;\u00bb contemporain est un produit de l\u2019\u00e9cologie. Le sauvetage dont il est question a \u00e0 voir avec la lutte contre le r\u00e9chauffement climatique et la pr\u00e9servation des esp\u00e8ces menac\u00e9es&nbsp;; il a \u00e0 voir avec le respect du bien-\u00eatre&nbsp;animal domestique et sauvage. Il est \u00e0 mille lieues de la sauvegarde du patrimoine architectural ancien ou r\u00e9cent. Prendre soin de la plan\u00e8te et de tout ce, ceux et celles qui y vivent dessine \u00e9videmment une urgence mais face \u00e0 cette exigence, la d\u00e9finition implicite des \u00ab&nbsp;non-humains&nbsp;\u00bb comme entit\u00e9s \u00e9videmment domin\u00e9es qu\u2019il faudrait sauver, sans agency ou si peu, perp\u00e9tue un syst\u00e8me hi\u00e9rarchique entre les Hommes&nbsp;et les autres qui, pour le moins, para\u00eet paradoxal.<\/p>\n\n\n\n<p>Quoiqu\u2019il en soit, l\u2019architecture n\u2019a pas vraiment sa place dans cette doctrine et on peut comprendre qu\u2019elle soit le plus souvent un point aveugle des d\u00e9finitions tacites \u2013 \u00e0 d\u00e9faut d\u2019\u00eatre th\u00e9oriques et fixes \u2013 du \u00ab&nbsp;non-humain&nbsp;\u00bb. Car peut-\u00eatre faut-il admettre, pour avancer dans la discussion, que la fabrique de l\u2019architecture peut difficilement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un geste \u00e9cologique. Pour le dire plus radicalement&nbsp;:&nbsp;la production de toujours plus d\u2019architecture pour loger et \u00e9quiper les humains est un acte fondamentalement anti-\u00e9cologique et ce quels que soit les mat\u00e9riaux employ\u00e9s, quelles que soit les mesures d\u2019isolation ou les dix milles astuces et \u00ab&nbsp;bonnes pratiques&nbsp;\u00bb&nbsp;(Devisme, Dumont, Roy, 2007)<a href=\"applewebdata:\/\/55CF9291-7EF6-4C9B-8586-D9E2AAF7C79C#_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>actuelles. L\u2019affirmation est brutale et pourrait d\u00e9courager nos \u00e9tudiantes et \u00e9tudiants. C\u2019est bien l\u00e0 le danger des discours alarmistes qui disent le pire sans vouloir m\u00eame envisager de petites am\u00e9liorations et la possibilit\u00e9 de la r\u00e9duction des risques. Si cette r\u00e9duction des risques n\u2019est pas une panac\u00e9e ni un miracle, elle vise toutefois \u00e0 tendre vers un futur un peu moins d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 et d\u00e9sesp\u00e9rant, et \u00e0 \u00e9viter que les plus r\u00e9fractaires \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9cologique ne se braquent. Du m\u00eame que la structure (l\u2019ing\u00e9nierie)&nbsp;est indispensable \u00e0 la validit\u00e9 de l\u2019architecture, peut-\u00eatre faudrait-il dor\u00e9navant consid\u00e9rer que la r\u00e9duction de l\u2019impact sur la plan\u00e8te doit devenir un impond\u00e9rable du projet d\u2019architecture, non pas une option mais une incitation syst\u00e9matique et joyeuse. L\u2019architecture savante, celle qu\u2019on enseigne dans les \u00e9coles, se nourrit voire s\u2019embellit des contraintes. A la contrainte technique, incontournable, \u00e0 la contrainte sociale et d\u2019usage, parfois trait\u00e9e d\u2019une mani\u00e8re trop incantatoire, devrait donc s\u2019ajouter une contrainte de moindre co\u00fbt pour Ga\u00efa. Mais de m\u00eame que des ing\u00e9nieurs, des sociologues, anthropologues, philosophes enseignent dans les ENSA pour sensibiliser aux deux premi\u00e8res contraintes, il s\u2019agirait peut-\u00eatre alors que des \u00e9cologues rejoignent les \u00e9quipes p\u00e9dagogiques. Car pour qu\u2019une politique de r\u00e9duction des risques pour la plan\u00e8te soit salvatrice pour la production d\u2019architecture tout en maintenant son projet s\u00e9culaire d\u2019augmenter le plaisir et le confort d\u2019habiter, encore faut-il se garder des effets pervers des fausses bonnes id\u00e9es. Ne peut mesurer \u00ab&nbsp;l\u2019hom\u00e9ostasie des risques&nbsp;\u00bb (Wilde, 2006) qui veut&nbsp;!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Thomas Le Roux, lors de son expos\u00e9 de novembre 2019 sur la pollution industrielle en Europe, observait que la limitation des risques avait le plus souvent \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e depuis le XVIIe si\u00e8cle pour prot\u00e9ger l\u2019\u00e9conomie, les Hommes et les patrons d\u2019industrie, non au regard d\u2019enjeux climatiques ou biodiversitaires (Jarrige, Le Roux, 2011). Ce que l\u2019on entend majoritairement par la notion de risque est susceptible \u00e0 la fois d\u2019accumulation et de changement de paradigme. Gageons que la limitation des risques pour la terre, les \u00ab&nbsp;humains&nbsp;\u00bb et les \u00ab&nbsp;non-humains&nbsp;\u00bb deviendra une \u00e9vidence des ann\u00e9es \u00e0 venir et un incontournable de l\u2019enseignement de l\u2019architecture. Cette exigence doit s\u2019appliquer \u00e0 l\u2019architecture construite par les humains pour les humains ou pour les animaux avec qui ils voisinent \u2013 telles les fermes d\u2019\u00e9levage con\u00e7ues en connaissance du b\u00e9tail par l\u2019agence de Pierre Janin.&nbsp;Pour ce qui est des autres architectures, les nids d\u2019oiseaux ou de gu\u00eapes, les terriers des renards\u2026 sauf pour apprendre de la faune, n\u2019y mettons pas notre nez, ils savent faire sans nous.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>Bibliographie<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>BENSA Alban, 2000&nbsp;: Ethnologie et architecture&nbsp;: le Centre culturel Tjibaou, Noum\u00e9a, Nouvelle-Cal\u00e9donie, une r\u00e9alisation de Renzo Piano, Paris, Editions A. Biro.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>BOUCHERON Patrick, HARTOG Fran\u00e7ois, 2018&nbsp;: L\u2019Histoire \u00e0 venir, Toulouse, Anacharsis \u00e9ditions.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>DALLA BERNARDINA Sergio, 2017&nbsp;: \u00ab&nbsp;Sur qui tire le chasseur&nbsp;\u00bb, Terrain, n\u00b067, p. 169-185.<\/p>\n\n\n\n<p>DESCHAMPS Catherine, MOROVICH Barbara, 2021&nbsp;: \u00ab&nbsp;Introduction g\u00e9n\u00e9rale. Prendre position&nbsp;!&nbsp;\u00bb, in Deschamps, Morovich (dir.), EspLace. Espaces et lieux en partage, Paris, L\u2019Harmattan.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>DESCHAMPS Catherine, PROTH Bruno (dir.), 2013 : Le noeud architectural (dossier), Journal des anthropologues, n\u00b0134-135.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>DESCOLA Philippe, 2015&nbsp;: \u00ab&nbsp;Humain, trop humain&nbsp;\u00bb, Esprit, d\u00e9cembre 2015. En ligne&nbsp;: https:\/\/esprit.presse.fr\/article\/philippe-descola\/humain-trop-humain-38537<\/p>\n\n\n\n<p>DEVISME Laurent, DUMONT Marc, ROY Elise, 2007&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le jeu des \u2018\u2019bonnes pratiques\u2019\u2019 dans les op\u00e9rations urbaines, entre normes et fabriques locales&nbsp;\u00bb, Espaces et Soci\u00e9t\u00e9s, n\u00b0131, p. 15-31.<\/p>\n\n\n\n<p>HOUDART Sophie, 2008&nbsp;: La cour des miracles. Ethnologie d\u2019un laboratoire japonais, Paris, Editions du CNRS.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>HOUDART Sophie, 2009&nbsp;: Kuma Kengo. Une monographie d\u00e9cal\u00e9e, Editions Donner Lieu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>HOUDART Sophie et THIERY Olivier (dir.), 2011&nbsp;: Humains, non-humains. Comment repeupler les sciences sociales, Paris, La D\u00e9couverte.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>JARRIGE Fran\u00e7ois et LE ROUX Thomas, 2011&nbsp;: La contamination du monde. Une histoire des pollutions \u00e0 l\u2019\u00e2ge industriel, Paris, Le Seuil.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>KULICK Don, 2017&nbsp;: \u00ab&nbsp;Human-Animal Communication&nbsp;\u00bb, Annual Review of Anthropology, vol. 46, p. 357-378.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>LATOUR Bruno, 2015&nbsp;: Face \u00e0 Ga\u00efa. Huit conf\u00e9rences sur le nouveau r\u00e9gime climatique, Paris, La D\u00e9couverte.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>PETONNET Colette, 1982&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019observation flottante&nbsp;: l\u2019exemple d\u2019un cimeti\u00e8re parisien&nbsp;\u00bb, L\u2019Homme, tome 22, n\u00b04, p. 37-47.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>ROLLOT Mathias, 2018&nbsp;: Les territoires du vivant. Un manifeste bior\u00e9gionaliste,&nbsp;illustrations Emmanuel Constant, Paris, \u00e9ditions Fran\u00e7ois Bourin.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>WEBER Max, 1963 [1919]&nbsp;: Le savant et le politique, Paris, Union G\u00e9n\u00e9rale d\u2019Edition.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>WILDE G\u00e9rard, 2006&nbsp;: \u00ab&nbsp;The Theory of Homeostasis: Implications for Safety and Health&nbsp;\u00bb, Risk Analysis, mai 2006, p. 209-225.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/55CF9291-7EF6-4C9B-8586-D9E2AAF7C79C#_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>&nbsp;Soit une architecture \u00e9difi\u00e9e ou non mais faisant ou ayant fait l\u2019objet de projets pens\u00e9s par des professionnels de la discipline et prises tant dans des th\u00e9ories que des doctrines. Cette architecture ne recoupe qu\u2019une partie des lieux habit\u00e9s par des humains et construits.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/55CF9291-7EF6-4C9B-8586-D9E2AAF7C79C#_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>&nbsp;Lors d\u2019une intervention sur France Culture du 3 janvier 2015, intitul\u00e9e \u00ab&nbsp;Comment composer avec le monde non-humain&nbsp;\u00bb, dans le cadre de l\u2019\u00e9mission radiophonique&nbsp;<em>La conversation scientifique<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/55CF9291-7EF6-4C9B-8586-D9E2AAF7C79C#_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>&nbsp;Ces chercheurs questionnent les dites \u201cbonnes pratiques\u201d \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des projets urbains contemporains. Nous pouvons pour partie transposer leur raisonnement \u00e0 l\u2019architecture.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article r\u00e9dig\u00e9 par Catherine Deschamps suite aux Rencontres interdisciplinaires Mutations 2, 2020.\u00a0 Le groupe interdisciplinaire \u00ab&nbsp;Mutations&nbsp;\u00bb&nbsp;de l\u2019Ecole d\u2019architecture de Nancy a consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019automne 2019 deux journ\u00e9es de r\u00e9flexion \u00e0 la composition entre les mondes \u00ab&nbsp;humains et non-humains&nbsp;\u00bb. Outre des enseignants-chercheurs de l\u2019\u00e9cole, y \u00e9taient invit\u00e9s Pierre Janin, architecte dont l\u2019agence con\u00e7oit des b\u00e2timents agricoles &hellip;<\/p>\n<p class=\"read-more\"> <a class=\"\" href=\"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/rencontres-interdisciplinaires\/rim-2-humains-non-humains\/larchitecture-est-elle-un-non-humain-catherine-deschamps\/\"> <span class=\"screen-reader-text\">L&#8217;architecture est-elle un &#8220;non-humain&#8221;? \/\/ Catherine Deschamps<\/span> Read More &raquo;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":37,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"default","ast-global-header-display":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","theme-transparent-header-meta":"","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","footnotes":""},"class_list":["post-190","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/190","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=190"}],"version-history":[{"count":4,"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/190\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":218,"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/190\/revisions\/218"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/37"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=190"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}