{"id":178,"date":"2022-08-23T11:55:49","date_gmt":"2022-08-23T09:55:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/?page_id=178"},"modified":"2022-08-23T11:55:49","modified_gmt":"2022-08-23T09:55:49","slug":"industrialisation-histoire-environnementale-et-materialite-thomas-le-roux","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.architecture-mutations.fr\/index.php\/rencontres-interdisciplinaires\/rim-2-humains-non-humains\/industrialisation-histoire-environnementale-et-materialite-thomas-le-roux\/","title":{"rendered":"Industrialisation, histoire environnementale et mat\u00e9rialit\u00e9 \/\/ Thomas Le Roux"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Compte-rendu de l\u2019intervention de Thomas Le Roux le 19 novembre 2019<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Chercheur en histoire au CNRS,<\/em><em>&nbsp;Thomas Le Roux dirige le Centre de Recherches Historiques (EHESS\/CNRS). S<\/em><em>es recherches portent sur&nbsp;l\u2019histoire des pollutions et des risques industriels, de la sant\u00e9 au travail et des mines aux XVIII<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;et XIX<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;si\u00e8cles. Il a \u00e9galement travaill\u00e9 sur<\/em><em>&nbsp;l\u2019histoire de la construction&nbsp;: il a notamment \u00e9tudi\u00e9 les chantiers au XVIII<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, ainsi que l&#8217;architecture industrielle \u00e0 la fin du XIX<sup>\u00e8me&nbsp;<\/sup><\/em><em>si\u00e8cle. Son sujet de pr\u00e9dilection est cependant l\u2019histoire environnementale. En ouvrant une perspective historique sur l\u2019industrialisation au-del\u00e0 du champ de l\u2019architecture, son approche permet avant tout d\u2019ouvrir, d\u2019une part, le champ des r\u00e9flexions sur les trajectoires techniques, leurs enjeux, leurs effets, leurs acteurs et les rapports de force qui les sous-tendent, et d\u2019autre part, de construire un regard critique sur les impacts des d\u00e9bats autour du concept de pollution et de leurs effets dans les champs politique, social, culturel&#8230; En effet, l\u2019histoire environnementale que Thomas Le Roux participe \u00e0 constituer s\u2019int\u00e9resse aux bouleversements apport\u00e9s par l\u2019industrialisation dans le&nbsp;rapport des soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 leur environnement, et cela sans mettre de c\u00f4t\u00e9 les d\u00e9gradations des milieux li\u00e9es au d\u00e9veloppement du progr\u00e8s technique. En nous permettant de comprendre les logiques de l\u2019acceptation d\u2019un monde industriel au tournant des XVIII<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;et XIX<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, le chercheur en histoire nous permet de saisir autrement les logiques techniques, scientifiques, politiques et sociales contemporaines dans leurs interactions r\u00e9ciproques.&nbsp;&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>De la cat\u00e9gorie de la nuisance au mot de pollution&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019expos\u00e9 de Thomas Le Roux met en lumi\u00e8re les mutations profondes qui s\u2019op\u00e8rent dans l&#8217;appr\u00e9hension des pollutions entre les XVIII<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;et le XX<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;si\u00e8cles. Comme entr\u00e9e en mati\u00e8re pour comprendre ces transformations radicales, il nous propose de comprendre l\u2019\u00e9volution de l\u2019emploi du mot \u00ab&nbsp;pollution&nbsp;\u00bb lui-m\u00eame, tant en termes de d\u00e9finition que d\u2019occurrences<a href=\"applewebdata:\/\/E508C5C0-FE5E-4CD3-9D9A-8D23CDCF205D#_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>. Dans la langue anglaise comme dans la langue fran\u00e7aise, il observe que le mot est tr\u00e8s peu utilis\u00e9 avant 1800, jusqu\u2019\u00e0 un pic en 1968\/1969, pic qui se poursuit jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1972\/1973 avant de redescendre pour atteindre un palier. Au cours de cette p\u00e9riode qui correspond \u00e0 l\u2019\u00e9mergence des questions environnementales dans le grand public, la \u00ab&nbsp;pollution&nbsp;\u00bb est consid\u00e9r\u00e9e en tant qu\u2019alt\u00e9ration d&#8217;un milieu par la production d&#8217;une substance \u00e9trang\u00e8re, qui vient en modifier les \u00e9quilibres de fa\u00e7on n\u00e9faste.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Thomas Le Roux attire notre attention sur le fait qu\u2019avant le XIX<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle au contraire, le terme \u00ab&nbsp;pollution&nbsp;\u00bb a une connotation religieuse, parfois morale, correspondant \u00e0 la souillure d&#8217;un lieu sacr\u00e9, \u00e0 une profanation. Il est notamment en usage en Angleterre, pendant la p\u00e9riode de la r\u00e9publique&nbsp;Cromwellienne (1649\/1660) pour d\u00e9noncer une corruption des esprits. Ce sont plut\u00f4t les mots de nuisance, d&#8217;insalubrit\u00e9 ou encore de corruption qui sont en usage pour qualifier les alt\u00e9rations n\u00e9fastes des milieux. Ce qui peut nous surprendre aujourd\u2019hui, c\u2019est que ces ph\u00e9nom\u00e8nes sont alors vu d&#8217;un point de vue essentiellement social et juridique&nbsp;: il n\u2019est pas fait \u00e9tat de pollution physico-chimique comme on l&#8217;entend de nos jours, mais des modifications des \u00e9quilibres entre les acteurs sociaux. Ainsi, la notion de nuisance \u00e0 cette p\u00e9riode a une valeur op\u00e9ratoire&nbsp;: c\u2019est une cat\u00e9gorie juridique, qui d\u00e9coule du droit commun, et qui permet d&#8217;attaquer en justice le responsable des d\u00e9gradations environnementales. Celui-ci encoure non pas seulement des indemnit\u00e9s financi\u00e8res, mais aussi des peines relevant de la justice p\u00e9nale, des amendes ou des peines de prison.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re occurrence attest\u00e9e du mot \u00ab&nbsp;pollution&nbsp;\u00bb en tant que d\u00e9gradation environnementale date de 1804&nbsp;: une cour de justice \u00e9cossaise mentionne la \u00ab&nbsp;pollution du cours d&#8217;eau&nbsp;\u00bb \u00e0 propos d&#8217;une tannerie. Dans ce passage de la cat\u00e9gorie de nuisance \u00e0 celle de pollution, Thomas Le Roux indexe tout d\u2019abord un changement d\u2019\u00e9chelle au niveau spatial&nbsp;: la nuisance concerne un territoire circonstanci\u00e9 et des acteurs identifi\u00e9s, une situation qui permet d\u2019imputer facilement les responsabilit\u00e9s. Mais quand les pollutions se diffusent \u00e0 une \u00e9chelle beaucoup plus vaste, avec la multiplication des usines dans des villes comme Manchester, il devient difficile de retracer des causalit\u00e9s pr\u00e9cises et de poursuivre des personnes identifi\u00e9es. De cette mutation vont d\u00e9couler des changements du point de vue juridique. Thomas Le Roux insiste de plus sur un changement conjoint des formes d\u2019expertise&nbsp;: les scientifiques sont de plus en plus mobilis\u00e9s pour qualifier les d\u00e9gradations environnementales. Leur raisonnement est largement diff\u00e9rent de celui des juristes&nbsp;qui intervenaient jusqu\u2019alors : pour \u00e9tablir des diagnostiques, ils mettent en place des processus de qualification des pollutions par des mesures de seuils, de doses, de volumes&#8230; Ces experts utilisent de plus en plus fr\u00e9quemment ce mot de \u00ab&nbsp;pollution&nbsp;\u00bb. Thomas Le Roux pr\u00e9cise&nbsp;: en 1850, il est assez courant dans les cercles scientifiques qu\u2019interviennent des questions de pollutions des eaux&nbsp;; en 1880, intervient la pollution de l&#8217;air. L\u2019usage du terme, jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1960, reste cependant cantonn\u00e9 dans ces cercles de scientifiques et d&#8217;experts.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Des logiques sociales aux mesures technologiques<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Thomas Le Roux attire donc notre attention sur les effets du passage d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne de nuisance, encastr\u00e9 dans des logiques et des modes de r\u00e9solution qui rel\u00e8vent du social, \u00e0 une approche de la pollution, laiss\u00e9e aux mains des sp\u00e9cialistes et en relation avec des mesures technologiques. Par ailleurs, avant les ann\u00e9es 1800, les pollutions sont essentiellement organiques&nbsp;: elles correspondent aux d\u00e9compositions des v\u00e9g\u00e9taux, aux manipulations des parties animales pour fabriquer des mat\u00e9riaux, \u00e0 la fabrication de charbon de bois\u2026 Ces pollutions sont de faible intensit\u00e9 et il y a une forme d&#8217;auto-\u00e9puration des milieux. De plus, la population mondiale n\u2019atteint que 800 millions d&#8217;habitants, sa r\u00e9partition n\u2019est pas tr\u00e8s polaris\u00e9e, et le monde rural reste pr\u00e9dominant. Cependant, dans une soci\u00e9t\u00e9 qui consid\u00e8re que le milieu est la principale source des maladies, et o\u00f9 l\u2019eau potable et l\u2019alimentation locales sont cruciales, il existe un ensemble de r\u00e8glements coercitifs et tr\u00e8s stricts de maintien des \u00e9quilibres naturels, et de punition des fauteurs de trouble. Cette r\u00e9gulation est dans les mains des polices rurales et urbaines, dot\u00e9es d\u2019un pouvoir normatif, pr\u00e9ventif et r\u00e9pressif important sous l\u2019Ancien R\u00e9gime. Les polices locales sont extr\u00eamement pro-actives pour chasser les contrevenants&nbsp;: \u00e0 partir du moment o\u00f9 un atelier ou un artisan laissent se d\u00e9gager des fum\u00e9es incommodes ou des mauvaises odeurs, ils sont g\u00e9n\u00e9ralement traduits en chambre de police et sont condamn\u00e9s. L\u2019aspect pr\u00e9ventif quant \u00e0 lui se traduit par des enqu\u00eates de&nbsp;<em>commodo<\/em>&nbsp;et&nbsp;<em>incommodo<\/em>&nbsp;: avant d&#8217;exister, une tannerie, une teinturerie ou d&#8217;autres \u00e9tablissements doivent demander une autorisation, accord\u00e9e ou non par le lieutenant g\u00e9n\u00e9ral de police sur base d\u2019enqu\u00eates des commissaires de police des diff\u00e9rents quartiers, qui d\u00e9terminent si les installations projet\u00e9es risquent d\u2019\u00eatre nuisibles ou pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A partir du XIX<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, dans certains pays du monde, quelques soci\u00e9t\u00e9s commencent \u00e0 d\u00e9roger \u00e0 cette r\u00e9glementation. Cette situation concerne principalement les mines du monde colonial. Thomas Le Roux prend l\u2019exemple de Potos\u00ed, dans les montagnes des Andes, dot\u00e9 d\u2019un gisement tr\u00e8s riche d&#8217;argent. En 20 \u00e0 30 ans, \u00e0 partir de rien, se construit sur la mine une ville de 100 000 habitants. Ce site, contr\u00f4l\u00e9 par l&#8217;arm\u00e9, se dote d\u2019un droit minier tout \u00e0 fait diff\u00e9rent, consid\u00e9rant que l\u2019exploitation de la ressource est le but premier, et que toutes les relations sociales qui en d\u00e9coulent doivent de fait se conformer \u00e0 celui-ci.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De telles dynamiques se transf\u00e8rent en Europe, notamment en Grande-Bretagne, premier pays industrialis\u00e9. Ces r\u00e8glements coloniaux sp\u00e9cifiques s\u2019\u00e9largissent d\u2019abord aux mines situ\u00e9es sur le sol britannique, puis sont ensuite \u00e9tendus \u00e0 l\u2019industrie de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale. L\u2019explication est simple&nbsp;: le pays est assez peu bois\u00e9 mais poss\u00e8de des bassins de charbon, exploit\u00e9s massivement \u00e0 partir du XVII<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle. Ces mines deviennent vitales pour le fonctionnement du pays, ce qui justifie un droit minier tout \u00e0 fait diff\u00e9rent de celui \u00e9tabli par la police urbaine. Le secteur des mines \u00e9tant en connexion tr\u00e8s forte avec le secteur de la chimie pour l&#8217;affinage des m\u00e9taux notamment, mais aussi avec l&#8217;industrie m\u00e9tallurgique, celles-ci revendiquent rapidement de pouvoir s&#8217;affranchir \u00e9galement du r\u00e9gime r\u00e9glementaire et judiciaire habituel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Thomas Le Roux explique les raisons qui font que la France reste d\u2019abord \u00e0 l&#8217;abri de ce nouveau ph\u00e9nom\u00e8ne&nbsp;: les mines sont y assez peu d\u00e9velopp\u00e9es et restent sous l&#8217;emprise du droit de l&#8217;Ancien R\u00e9gime. Il montre que dans ce pays, c\u2019est la controverse li\u00e9e \u00e0 la production des acides, qui dure plusieurs d\u00e9cennies entre les ann\u00e9es 1760 et 1830, qui va \u00eatre le principal moteur de la mutation du r\u00e9gime fran\u00e7ais devenu par ailleurs dans les ann\u00e9es 1770 leader mondial de l&#8217;industrie chimique. La demande en acides s\u2019y intensifie fortement, car ceux-ci sont tr\u00e8s utilis\u00e9s pour affiner les minerais, pour la m\u00e9tallurgie en g\u00e9n\u00e9ral mais aussi pour l&#8217;industrie textile, notamment pour blanchir les \u00e9toffes. Thomas Le Roux prend l\u2019exemple de l&#8217;acide nitrique pour d\u00e9montrer les transformations li\u00e9es \u00e0 ce d\u00e9veloppement, et la naissance de formes nouvelles de conflits entre les industriels et les secteurs \u00e9conomiques d\u2019une part, et les habitants d\u2019autre part. Jusque dans les ann\u00e9es 1770, il existe six \u00e0 huit ateliers en dehors de Paris, tout \u00e0 fait contr\u00f4l\u00e9s et surveill\u00e9s. Un rapport de 1769 d&#8217;un commissaire de police, \u00e9crit \u00e0 l&#8217;occasion d&#8217;une plainte de voisinage contre un atelier install\u00e9 en ville hors zone d\u00e9di\u00e9e et sans autorisation, note la dangerosit\u00e9 de ces \u00e9tablissements contraires \u00e0 la sant\u00e9 publique, et la n\u00e9cessit\u00e9 de leur suppression en tout endroit habit\u00e9. Il s\u2019ensuit la condamnation du fabriquant, qui fait appel au parlement de Paris qui confirme la sentence. Une enqu\u00eate similaire r\u00e9alis\u00e9e quelques ann\u00e9es plus tard en 1774 sur un \u00e9tablissement de m\u00eame nature, mais en zone d\u00e9di\u00e9e, permet \u00e0 Thomas Le Roux d\u2019illustrer les basculements qui s\u2019op\u00e8rent. Les habitants, install\u00e9s post\u00e9rieurement \u00e0 la fabrique, se plaignent de la destruction de leurs vergers par les vapeurs acides. Le lieutenant g\u00e9n\u00e9ral de police ordonne une enqu\u00eate des m\u00e9decins de la facult\u00e9 de m\u00e9decine, \u00e0 qui les vapeurs apparaissent supportables&nbsp;: elles ne sont ni nuisibles, ni dangereuses, preuve en est la bonne sant\u00e9 de l\u2019ouvrier interrog\u00e9 et des plantes de son jardin. Dans le premier cas donc, le jugement est fond\u00e9 sur l\u2019exp\u00e9rience et les questions sanitaires priment sur l\u2019utilit\u00e9 \u00e9conomique&nbsp;; dans le second, il est fait confiance \u00e0 une expertise et \u00e0 ses formes d\u2019observations pr\u00e9scientifiques<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Lib\u00e9ralisation de l\u2019\u00e9conomie et pollution industrielle<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Thomas Le Roux explique \u00e9galement cette transformation par un contexte tr\u00e8s sp\u00e9cifique&nbsp;: les ann\u00e9es 1774\/1776 en France sont marqu\u00e9es par Turgot, contr\u00f4leur g\u00e9n\u00e9ral des finances qui pr\u00eache la lib\u00e9ralisation d\u2019une \u00e9conomie jusqu\u2019alors tr\u00e8s encadr\u00e9e&nbsp;: la qualit\u00e9 des produits, leur volume, leurs aires d\u2019approvisionnement et de vente, leur mode de production \u00e9taient tr\u00e8s r\u00e9glement\u00e9s. Turgot, lib\u00e9ralisant l\u2019\u00e9conomie notamment pour concurrencer la Grande-Bretagne, laisse aux industriels une libert\u00e9 nouvelle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Thomas Le Roux rend \u00e9galement compte dans son expos\u00e9 du premier grand proc\u00e8s de pollution industrielle, une usine d\u2019acide sulfurique \u00e0 Rouen, devient une affaire d\u2019\u00e9tat. Le syst\u00e8me technique de cet \u00e9tablissement cr\u00e9\u00e9 en 1769 est tout \u00e0 fait nouveau&nbsp;: plut\u00f4t que de faire br\u00fbler du souffre ou des pyrites de fer en vase ouvert et d&#8217;essayer de recueillir les fum\u00e9es, la production est r\u00e9alis\u00e9e dans des cubes de plomb dans lesquels les vapeurs sont condens\u00e9es. Cette technique s\u2019av\u00e8re d\u00e9sastreuse pour l\u2019environnement et l\u2019industriel Holker est condamn\u00e9 par la police locale. Il fait appel au parlement de Rouen, parvient \u00e0 ce que l\u2019affaire soit instruite au niveau national, au conseil d&#8217;\u00e9tat du roi. Les d\u00e9bats sont vifs entre partisans de l\u2019encouragement de l\u2019industrie et ceux qui consid\u00e8rent qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une affaire de police. En 1774, la d\u00e9cision est prise est de laisser l\u2019usine poursuivre sa production. Cette d\u00e9cision ouvre une br\u00e8che dans la jurisprudence ordinaire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Thomas Le Roux montre que l\u2019on retrouve des exp\u00e9riences similaires dans d\u2019autres secteurs qui manipulent des produits chimiques, au nom de la prosp\u00e9rit\u00e9 et de la concurrence face \u00e0 la Grande-Bretagne. Ces br\u00e8ches dans la r\u00e9glementation habituelle sont encore des exceptions, et jusqu&#8217;\u00e0 la R\u00e9volution fran\u00e7aise, la police reste dans un cadre normatif, pr\u00e9ventif et r\u00e9pressif tr\u00e8s fort. Le dernier aspect qui fait basculer les r\u00e9gulations correspond \u00e0 l\u2019adoption des nouveaux syst\u00e8mes techniques, li\u00e9s notamment aux machines \u00e0 vapeur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Comp\u00e9titivit\u00e9 et am\u00e9liorations techniques<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les premi\u00e8res machines \u00e0 vapeur fran\u00e7aises sont install\u00e9es \u00e0 Paris, pour pomper l&#8217;eau de la Seine et approvisionner en eau certains points de distribution. Ces machines, dont la technologie est britannique, fonctionnent n\u00e9cessairement au charbon de terre, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent g\u00e9n\u00e9ralement interdit en ville \u00e0 cause de d\u00e9gagements importants de fum\u00e9es. Le d\u00e9bat li\u00e9 \u00e0 leur installation \u00e0 Paris dure deux ann\u00e9es. Consid\u00e9r\u00e9es comme un encouragement aux innovations techniques, et donc un moyen de soutenir la concurrence avec la Grande-Bretagne, ces machines sont finalement accept\u00e9es. Au nom de cet imp\u00e9ratif de comp\u00e9titivit\u00e9, des br\u00e8ches continuent ensuite \u00e0 se mettre en place progressivement dans la r\u00e9glementation, un mouvement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 par la R\u00e9volution fran\u00e7aise&nbsp;: avec l\u2019abolissement de la f\u00e9odalit\u00e9 sont aussi supprim\u00e9es les r\u00e8gles de contr\u00f4le de l\u2019\u00e9conomie. Thomas Le Roux montre que l\u2019on quitte le droit commun, au profit d\u2019orientations politiques li\u00e9es \u00e0 l\u2019expression de la volont\u00e9 de la nation. Ainsi par exemple, pendant plusieurs ann\u00e9es, notamment en 1793 et 1794, les arm\u00e9es r\u00e9publicaines d\u00e9cr\u00e8tent l&#8217;\u00e9tat d&#8217;urgence&nbsp;: il faut produire des armes, des selles pour les chevaux, des v\u00eatements pour les soldats et l\u2019industrialisation de Paris apparait n\u00e9cessaire face \u00e0 cette exigence. A cette occasion, Thomas Le Roux observe une recrudescence des conflits environnementaux, mais surtout une transformation en profondeur de leur mode de r\u00e9solution&nbsp;:&nbsp;il ne s\u2019agit plus de fermer d\u00e9finitivement les usines, mais d\u2019am\u00e9liorer, gr\u00e2ce aux connaissances en termes de chimie et de technologie, leur fonctionnement pour limiter les nuisances. Les chimistes viennent ainsi au secours des industriels dans une logique d\u2019am\u00e9lioration technique. Celle-ci va \u00e9galement permettre \u00e0 l&#8217;industrie de s&#8217;implanter dans le milieu des villes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Collusion d\u2019int\u00e9r\u00eats et indemnit\u00e9s<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Thomas Le Roux pr\u00e9sente d\u2019autres cas embl\u00e9matiques qui mettent quant \u00e0 eux en lumi\u00e8re des ph\u00e9nom\u00e8nes de concentration des pouvoirs sur ces questions environnementales. Jean-Antoine Chaptal, m\u00e9decin, chimiste, mais aussi industriel, et ministre de l&#8217;Int\u00e9rieur en 1801, occupe ainsi tous les r\u00f4les&nbsp;: producteur des pollutions, expert donnant une l\u00e9gitimit\u00e9 scientifique aux d\u00e9cisions, r\u00e9gulateur mettant en place le conseil de salubrit\u00e9, une assembl\u00e9e compos\u00e9e de membres ayant \u00e9galement des activit\u00e9s industrielles, fortement influente lors de l\u2019\u00e9diction des lois. Ainsi, la loi de 1810 reconfigure l&#8217;ensemble des r\u00e9gulations de industries nuisibles. Elle r\u00e9tablit les mesures de pr\u00e9vention&nbsp;: les \u00e9tablissements sont divis\u00e9s en trois classes, par degr\u00e9s d&#8217;incommodit\u00e9s d\u00e9croissant, et doivent respecter les pr\u00e9conisations li\u00e9es \u00e0 cette cat\u00e9gorisation. En am\u00e9liorant ses dispositifs techniques, une installation industrielle peut basculer de la premi\u00e8re classe \u00e0 la deuxi\u00e8me classe.&nbsp;S\u2019installe donc de mani\u00e8re sous-jacente un r\u00e9gime qui travaille sur les doses et les seuils, et qui ent\u00e9rine le passage d\u2019un r\u00e9gime de la prohibition \u00e0 un r\u00e9gime beaucoup plus permissif vis \u00e0 vis des pollutions.&nbsp;En effet, cette loi reconnait de fait les pr\u00e9judices incontournables li\u00e9s aux exploitations, et pr\u00e9voit que la justice civile juge des indemnit\u00e9s donn\u00e9es aux victimes. C\u2019est \u00e0 cette p\u00e9riode, rappelle Thomas Le Roux, qu\u2019on cesse graduellement de parler de nuisance, en tant que perturbation de l&#8217;\u00e9quilibre social, pour utiliser le terme de \u00ab&nbsp;pollution&nbsp;\u00bb.Thomas Le Roux nous montre ainsi comment, d\u2019une certaine mani\u00e8re,&nbsp;les pollutions ont \u00e9t\u00e9 naturalis\u00e9es comme un ph\u00e9nom\u00e8ne essentiel, normal, bien que secondaire, du monde industriel, et comment s\u2019est construite leur acceptabilit\u00e9 sociale. Sa pr\u00e9sentation nous permet de penser la situation contemporaine dans son historicit\u00e9, et de prendre du recul face aux m\u00e9canismes actuels&nbsp;d\u2019incitation et de r\u00e9gulation&nbsp;: eux aussi r\u00e9sultent bien de rapports de forces qui orientent non seulement la loi, mais aussi la mani\u00e8re dont les questions sont port\u00e9es au d\u00e9bat public. En architecture comme en urbanisme, le cadre dans lequel \u00e9voluent les architectes r\u00e9sulte de m\u00e9canismes similaires, qu\u2019il s\u2019agisse des mesures li\u00e9es \u00e0 la transition \u00e9cologiques, \u00e0 la fabrication de la ville contemporaine, des r\u00e8glements sur la production de mat\u00e9riaux et des exigences en termes de performances \u00e9nerg\u00e9tiques\u2026<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"applewebdata:\/\/E508C5C0-FE5E-4CD3-9D9A-8D23CDCF205D#_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>&nbsp;La mesure est r\u00e9alis\u00e9e \u00e0 partir des ouvrages num\u00e9ris\u00e9s par Google books.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Compte-rendu de l\u2019intervention de Thomas Le Roux le 19 novembre 2019 Chercheur en histoire au CNRS,&nbsp;Thomas Le Roux dirige le Centre de Recherches Historiques (EHESS\/CNRS). Ses recherches portent sur&nbsp;l\u2019histoire des pollutions et des risques industriels, de la sant\u00e9 au travail et des mines aux XVIII\u00e8me&nbsp;et XIX\u00e8me&nbsp;si\u00e8cles. 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